Génédinant
Groupe d'échange et d'entraide pour la généalogie dans la région dinantaise

UNE CURIEUSE FIGURE DINANTAISE. LE DERNIER DES BRANDENBOURG

10 juin 2007 - Michel HUBERT

En encodant les tables de naissance de Bouvignes, je m’étais étonné d’y trouver, au milieu des actes des habituels« manants » de la ville , une naissance de 1664 portant grand nom : Henri Théodore François de Brandenbourg fils de Florent et de Fr Madeleine de Monmorancy (que j’avais immédiatement traduit en Montmorency) ;
Je n’y pensais plus lorsque je découvris ce vieux texte oublié, qui nous retrace la vie d’un noble capucin haut en couleur. :

Le 22 avril 1685, jour de Pâques, une cérémonie émouvante réunissait, dans l’église du couvent des Capucins à Dinant. une nombreuse et brillante société. C’était la profession religieuse d’illustre seigneur messire Théodore-François, baron de Brandenbourg, vicomte d’Esclaye, d’Oudenbourq et de Dinant, dernier fils de feu messire Florent, baron de Brandenbourg, et des dits lieux. La cérémonie eut lieu en présence de M. le marquis de Choiseul-Beaupré, gouverneur de Dinant pour Louis XIV, de M. de Ravillon, gouverneur de Charlemont. d’illustre dame Madame Caroline de Brandenbourg, prévôte de Nivelles, des demoiselles chanoinesses, sœurs du profès, de M. le baron de Frèyr, de nombreux autres seigneurs et dames, de MM. Tabollet et Le Roy, bourgmestres de la ville, et de quantité de gros bourgeois et bourgeoises.
A la fin de sa prédication, le R. P. Hubart, capucin, déclara solennellement éteinte l’illustre famille de Brandenbourg. On en brisa les timbres et armoiries, en avertissant que nul à l’avenir ne pourrait porter le nom et les armes de Brandenbourg.
Le jeune profès prit en religion le nom de Florent que portait son père et s’appela désormais le Père Florent de Brandenbourg.

La famille de Brandenbourg était l’une des plus illustres du duché de Luxembourg. Elle tirait son origine des comtes de Vianden, dont elle portait les armoiries primitives, de gueules à l’écusson d’argent. Le vieux castel qui lui donna son nom, démantelé par les boulets du maréchal de Boufflers, montre encore ses ruines dans un site romantique de la vallée de la Blees, non loin de la ville de Diekirch.
Vicomte de Dinant, d’Esclave. Florent de Brandenbourg, fils de Gilles et de Charlotte de Carondelet, représentait la branche cadette de la famille au XVIIe siècle.
Il avait épousé, en 1649, Madeleine de Montmorency, fille de haut et puissant prince Jean de Montmorency, et de Robecque, chevalier de l’Ordre de la Toison d’or, gentilhomme de la chambre du Roi, et de haute et puissante princesse Madame Madeleine de Lens.

De ce mariage naquirent cinq filles, dont quatre furent chanoinesses de divers chapitres nobles des Pays-Bas et deux fils, Florent-François-Joseph, en religion le Père Charles et Henri Théodore-François, en religion le Père Florent, notre héros, dont la vie fut un vrai roman.
(1) D’après les Annales de la Société Archéologique de Namur.

Pendant l’été de 1702, un père capucin venant de Madrid, accompagné d’un frère du même ordre qui paraissait lui servir de valet, prit. à La Rochelle, le coche à destination de Poitiers,

Ces deux religieux portaient avec eux un panier à la capucine, une paire de bougettes de cuir et même, détail familier. deux petits barils de fenouillotte, dont l’un fut vidé pendant le trajet. Contrairement aux usages de leur ordre qui veulent que les capucins qui font vœu de pauvreté, portent ordinairement leurs sacs et paniers ouverts, le panier du révérend père était soigneusement fermé à clef et le père paraissait attacher la plus grande importance à son contenu,

On remarqua que ces deux capucins ne descendirent pendant le trajet à aucun couvent de leur ordre, mais qu’ils burent et mangèrent avec leurs compagnons de route et logèrent à l’auberge,

Le père capucin paraissait fort joyeux dans ses propos. Il ne cacha point qu’il était de grande famille et qu’il était chargé de faire des présents à diverses personnes de Bruxelles, de la part de la reine douairière d’Espagne.

Ces allures bizarres éveillèrent la curiosité et bientôt le soupçon. Ce capucin eut l’imprudence de laisser échapper quelques remarques désobligeantes pour le roi et la reine d’Espagne, disant que l’un et l’autre étaient mal faits. Ces propos étaient d’autant plus dangereux que le petit-fils de Louis XIV et sa femme étaient, en effet. assez difformes.

Mais la police de Louis XIV veillait. Elle fut bientôt avertie du passage des deux capucins sur le territoire du royaume, On était alors au commencement de la guerre de la succession d’Espagne et la crainte des espions rendait la police plus vigilante et plus soupçonneuse.

On suivit la trace des deux mystérieux personnages de Poitiers à Paris et le 9 septembre, le Père de Brandenbourq, car c’est de lui qu’il s’agit. fut arrêté à Versailles pour « espionnage et galanteries », et conduit à la Bastille. Le malheureux devait y rester onze ans.

Son compagnon, Joseph Morel. dit le Frère Fidèle, fut arrêté quelques temps après et emprisonné aussi dans cette prison ..

Entré à la Bastille le samedi 9 septembre 1702, à six heures du soir, le P. de Brandebourg, à ce que nous apprend le journal de du Junca, lieutenant du Roi, fut mis à la première chambre, bien renfermée, de la Tour de la Chapelle.

Ses bagages retirés de la douane furent ouverts et on constata qu’ils contenaient le plus étonnant pêle-mêle : des pierreries, des bijoux, des portraits, dont deux de la reine douairière d’Espagne, une énorme quantité de lettres, galantes pour la plupart, que le révérend père avait reçues des plus grandes dames et même de religieuses, des paires de bas de soie, une couleur feu, l’autre bleu. des gants de cuir rouge et violet, brodés d’argent, et aussi ... une jarretière de femme, qui certainement n’est pas neuve et qui eut été beaucoup mieux partout ailleurs que dans les bagages d’un capucin, remarque malicieusement d’Argenson dans le rapport qu’il fit sur cette affaire, N’oublions pas qu’on trouva également un mémoire concernant l’élection des évêques en Espagne, plusieurs cahiers de sermons et quantité de vers où les règles de la bienséance et celles de la versification sont également négligées.

Comment le jeune profès de Dinant, qui avait abandonné la situation brillante que son nom lui assurait dans le monde pour embrasser les austérités du cloître, en était-il arrivé, tout en conservant l’habit de son ordre, à mener l’existence la plus aventureuse ? C’est ce qu’il est difficile de s’expliquer, mais il y a tout lieu de croire que l’orgueil et l’ambition furent les principales pierres d’achoppement de sa vocation.

Après avoir pendant les treize premières années de sa profession édifié son ordre et suivi les traces de son frère aîné, le Père Charles, mort saintement, le Père Florent, nommé professeur de philosophie à Apt, se rendit suspect par sa doctrine et se fit décrier pour ses mœurs, si bien qu’on fut forcé de lui enlever son office et de le mettre en pénitence.

Il obtint pourtant de se rendre à Rome. Grâce aux puissantes recommandations dont il s’était muni, il fut reçu partout avec les plus grands honneurs et admis dans l’intimité des plus hauts personnages. C’est ainsi qu’il passa par Lyon, par Chambéry, par Turin, où il s’entretint avec le duc de Savoie, par Milan, où le duc de Vaudémont le distingua et lui fit des présents. A Chambéry, à Pérouse, à Venise, on le vit dans des salles de jeu. Il allait à l’Opéra et à la Comédie .Enfin il arriva à Rome où, fort de la protection du cardinal de Bouillon, du cardinal de Carpegna, du comte de Martinitz, ambassadeur de l’Empire, et de plusieurs autres personnes, il vécut dans la plus complète licence. Après un séjour à Naples, où il s’était rendu sans l’autorisation de ses supérieurs et où, d’ailleurs, il eut soin de ne pas se montrer dans les couvents de son ordre, il retourna à Rome où le Père procureur le mit en pénitence.

On le fit partir pour Gênes, mais il quitta le compagnon sûr qu’on lui avait adjoint et prit avec lui le frère Fidèle, capucin Lorrain, qu’on représente, lui aussi, comme plongé dans les plus grands désordres et dont il ne se décida jamais à se séparer.
De Gênes, le P. Florent se rendit à Barcelone où il fut reçu fort souvent par le roi Philippe V et par le célèbre comte de Marchin, ambassadeur de France, son compatriote, qui tenta de le faire nommer évêque.

De Barcelone, le P. de Brandenbourg se rendit à Madrid, enfin à Tolède, où il ne tarda pas à s’insinuer dans les bonnes grâces de la reine douairière, veuve de Charles II. Les supérieurs des capucins en Espagne n’osèrent mettre à exécution contre un homme si chaudement protégé par tout ce qu’il y avait de plus haut dans le royaume, l’ordre qu’ils avaient reçu de le mettre en prison.
Le roi d’Espagne lui ayant accordé, sur les instances du comte de Marchin, des lettres qui lui donnaient le titre de prédicateur du roi dans les Pays-Bas, le Père Florent quitta l’Espagne et traversait la France pour se rendre, disait-il, à son poste, lorsqu’il fut arrêté et mis à la Bastille.

Appuyé sur de puissantes protections, le Père de Brandenbourg ne paraît s’être le moins du monde inquiété de ses supérieurs et des mesures qu’ils avaient décidées contre lui. Il n’avait souci que de ses plaisirs et de faire la cour aux personnages influents. Sa vie galante ne l’empêchait nullement de songer à poursuivre la réalisation de ses ambitions. Dans ce but, il prêche devant de grands personnages, rédige des projets de sermons et un mémoire sur la situation de l’Eglise d’Espagne qu’on trouva dans ses papiers. Bref, l’intrigue, le jeu, les femmes semblent se partager son existence. Partout où il passe, il mène une vie étrange, bien digne de figurer dans les mémoires de Casanova.

Le Père de Brandenbourg avait été mis à la Bastille sous la double inculpation « d’espionnage et de galanteries ».
« Religieux capucin de Dinant au pays de Liége, fameux par son espionnage contre la France et par ses galanteries » dit un document ; et Charpentier signale Brandenbourg comme un espion de la maison d’Autriche.
Considéré comme un important prisonnier d’Etat, le Père de Brandenbourg fut immédiatement, sur l’ordre du roi, soumis à d’adroits interrogatoires. On attachait la plus grande importance à connaître le fond de ses intrigues avec la reine douairière d’Espagne, avec la connétable de Colonna et avec d’autres personnages de marque. On tâcha notamment de savoir ce qu’il avait pu apprendre des relations de la reine douairière avec l’amirante de Castille, don Juan de Calvera. qui venait de se soustraire à la domination de Philippe V en se réfugiant en Portugal.

Naturellement bavard et vaniteux, le Père de Brandenbourg aimait à parler de ses bonnes fortunes ; il ne fit nulle difficulté d’avouer qu’il avait eu de nombreux succès féminins et aimait à citer parmi ses principales héroïnes la connétable de Colonna, cette Marie Mancini. nièce de Mazarin, qui fut aimée de Louis XIV, et la comtesse Martinitz, femme de l’ambassadeur de l’empereur auprès du Pape Il ne cacha pas qu’il faisait à Tolède les délices de la Cour de la reine douairière et que cette princesse lui ayant fait de grandes avances, il avait eu la bonté d’y répondre.

Bref, il s’étend avec tant de complaisance sur ce chapitre que d’Argenson commence à craindre qu’il n’en dise plus qu’on ne voudrait savoir.
Désireux pourtant d’éclaircir ces fatras d’intrigues où la galanterie et la politique se mêlaient intimement, on fit, sur l’ordre de Ponchartrain, ministre d’Etat, subir d’assez nombreux interrogatoires au P. Florent, puis, satisfait de ce que l’on avait appris ou désespérant d’en apprendre davantage, on paraît avoir renoncé à s’occuper de lui.
Dès lors, sa détention devient moins sévère, il ne fut plus au secret, on lui donna des compagnons de chambre, et le roi ordonna de le bien traiter.

Les galanteries du P. de Brandenbourg n’étaient que trop prouvées, mais qu’en est-il de la prévention d’espionnage ?
Pour expliquer les soupçons qui pesaient sur le P. Florent, il n’est peut-être pas inutile de dire quelques mots de la situation politique internationale à cette époque.
A la fin du XVIIe siècle, toute l’Europe avait les yeux tournés vers l’Espagne et son roi. Charles II dernier et faible descendant mâle de Charles-Quint, s’était marié deux fois. Après avoir épousé en premières noces une princesse française, Marie-Louise d’Orléans, qui eut sur lui une grande influence, il épousa en secondes noces Marie-Anne de Bavière, princesse de Neubourg, sœur de l’Impératrice. Il n’eut pas d’enfants de ces deux unions.
Par un premier testament, en date de 1698, Charles II choisit pour héritier le prince Léopold, fils de l’Electeur Maximilien-Emmanuel de Bavière. Ce jeune prince étant mort, le roi d’Espagne testa en faveur de l’archiduc Charles, neveu de sa femme. Enfin, grâce aux intrigues du cardinal Portocarrero qui avait embrassé les intérêts de la France, il brûla le testament fait en faveur de l’archiduc et institua pour héritier le duc d’Anjou, second fils du Dauphin et petit-fils de Louis XIV.
L’élévation au trône d’Espagne du duc d’Anjou qui prit le nom de Philippe V, fut la cause de la longue guerre de la succession d’Espagne.
Bien que le nouveau roi d’Espagne eût été reconnu par Maximilien-Emmanuel, gouverneur général des Pays-Bas, et par les divers Etats de nos provinces, la maison d’Autriche avait conservé chez nous de nombreux partisans. Le mécontentement contre les Bourbons s’accentua lorsque l’on s’aperçut que, de fait, Louis XIV était le véritable maître du pays et qu’il y implantait son système de gouvernement absolutiste et centralisateur. Il n’est donc pas invraisemblable que le P. de Brandenbourg ait essayé secrètement de servir la cause des anciens Pays-Bas. Cette supposition est étayée par les relations incontestables que le P. Florent eut avec la reine douairière d’Espagne.
Marie-Anne de Neubourg. l’héroïne de « Ruy Blas » dont la figure a été singulièrement idéalisée par Victor Hugo, était en effet restée dévouée à la maison d’Autriche et souhaitait le triomphe de la cause de l’archiduc Charles, son neveu. Dès l’arrivée de Philippe V en Espagne, on la relégua à Tolède, mais sa présence en Espagne fut bientôt considérée comme un danger pour la dynastie nouvelle, et elle fut, sans grandes formes ni égards, priée de s’exiler. Elle obtint de résider à Bayonne, où elle mourut trente ans plus tard.

L’importance que la police avait attachée tout d’abord à la personne du Père de Brandenbourg et aux secrets dont on le supposait dépositaire ayant diminué avec le temps, on finit par se relâcher de la première sévérité que l’on avait montrée à son égard. Nous venons de voir qu’il ne fut plus au secret et qu’on lui donna des compagnons de chambre. En 1710, Louis XIV eut même l’intention de lui accorder la liberté ou plutôt de le remettre en mains sûres dans une maison de son ordre jusqu’à la conclusion de la paix générale. M. de Pontchartrain fit part du désir du roi au provincial des capucins de Paris en lui demandant s’il consentait à se charger, à ces conditions, de la garde du Père de Brandenbourg. Mais les capucins déclinèrent cette mission désagréable. Le roi se décida alors à laisser encore le P, Florent à la Bastille, mais il manda à Bernaville, le gouverneur, de lui adoucir autant qu’il se pourrait les peines de sa prison.

Enfin en 1713, la paix étant rétablie. L’heure de la liberté sonna pour de nombreux prisonniers d’Etat.

Le 9 juin 1713, le P. de Brandenbourg, le frère Fidèle et quelques autres détenus, escortés de deux exempts et de quatre archers de la prévôté, furent conduits en carrosse à Lille où on leur signifia qu’ils eussent à quitter le territoire de la France et à n’y plus rentrer sous peine de prison perpétuelle.
Que devint alors le P. de Brandenbourg ? C’est ce qu’il nous a été impossible de découvrir.

Intelligent, instruit, allié aux plus illustres maisons des PaysBas, le Père de Brandenbourg serait peut-être parvenu à faire de grandes choses et à rendre de grands services à sa patrie, si son mépris de toute règle, ses passions, puis aussi sa longue détention à la Bastille ne l’avaient complètement dévoyé.
Tel qu’il fut et parce qu’il fut tel, il reste l’une de nos plus originales figures d’aventurier et à ce titre, le profil bizarre de notre Dinantais mérite d’être conservé.
(Causerie donnée à Dinant, il y a quelques années, par M. G. de Froidcourt, sous les auspices du Cercle des XV.)

Extrait de « Sambre-et-Meuse » Organe officiel du Cercle des XV 3ème série n°2 Janvier 1937