Génédinant
Groupe d'échange et d'entraide pour la généalogie dans la région dinantaise

UN GRAND PEINTRE DINANTAIS : ANTOINE WIERTZ (1806-1865)

1er avril 2007 - Michel HUBERT

Biographie du peintre dinantais, fondateur du musée WIERTZ à Ixelles

Le 28 juin 1865, midi sonnant, le convoi de Bruxelles s’arrêtait en gare de Dinant. Les voyageurs qui en descendaient, le crêpe au bras et la tête découverte, se trouvèrent devant un groupe qui, en habits de deuil, attendait. Les premiers étaient les mandataires de la commune, partis la veille pour Bruxelles et qui, le matin, rejoints au foyer de l’artiste par les citoyens des diverses provinces ; en rapportaient une urne voilée de noir. Ils s’avancèrent vers le groupe et l’urne fut présentée à la cité par les mots : « Voici le cœur d’Antoine Wiertz. »
Ainsi, à l’heure de sa mort, la pensée du grand peintre se retrouva au milieu de ses concitoyens et son testament stipula que son cœur serait porté à Dinant pour y reposer sur cette terre natale qu’il avait tant aimée.

Le cœur de Wiertz fut reçu à Dinant par la population tout entière, enthousiaste de son grand citoyen. Un des délégués, qui alla prendre à Bruxelles les nobles restes du grand homme, M. Lambert, au moment de transmettre au conseil communal un si précieux dépôt, prononça quelques paroles émouvantes :

« Cœur de Wiertz, entre dans ta ville natale, entouré de tes parents, de tes amis, de tes compatriotes !
« Ville de Dinant, reçois-le avec respect et reconnaissance, car désormais tu es associée à la gloire d’un de tes enfants, proclamé illustre par la Belgique, par le monde entier des arts. »

Antoine-Joseph Wiertz vit le jour à Dinant, au faubourg de Leffe, le 22 février 1806. Une plaque a été apposée sur sa maison natale.
Son père, Louis-François Wiertz, était né à Rocroi le 8 juillet 1782. Incorporé" en 1799, dans le Il e régiment de chasseurs à cheval. il avait été réformé deux ans plus tard.
Rentré dans la vie civile en 1803, il reprit son état de tailleur et, faisant le tour de France, comme on disait alors, il passa par Dinant, où il fit la connaissance de Catherine Disière, honnête et vaillante femme, qu’il épousa le 7 novembre 1804.

Antoine Wiertz eut pour premiers jouets : des livres, une flûte et des crayons, son père voulant qu’il apprit à la fois la musique, le dessin et la grammaire.
La mère eût désiré le mettre en apprentissage dans quelque atelier, mais le père tint bon. Avait-il entrevu, dans l’esprit de l’enfant, ces lueurs subites qui sont les précurseurs du génie ? Peut-être. Le fait est qu’il se résigna à de durs sacrifices pour assurer à son enfant une éducation plus complète que celle que lui-même avait reçue.
Dès son jeune âge, Wiertz montra de grandes dispositions pour l’art qu’il devait honorer un jour, et fit présager du succès qui l’attendait.

La tradition rapporte que, tout enfant, il avait dit à sa mère qu’il voulait être roi, La bonne femme, assise à son rouet, lui demanda avec surprise pourquoi il formait un tel vœu. « Pour devenir un grand peintre, aurait-il répliqué vivement. » Wiertz avait l’intuition de l’art ; et, en effet, la famille Disière possède des dessins et des portraits que Wiertz a exécutés avant même d’avoir appris à peindre.
Ses idées étaient tellement grandes, ses projets vastes, qu ’il s’écriait un jour qu’à l’artiste. il fallait trois siècles d’existence, "sa pensée mesurant d’avance l’espace nécessaire à la mise au jour des œuvres déjà nées dans son imagination ..

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Grâce à la protection d’un mécène, M. Paul de Maibe, Wiertz put étudier à l’Académie d’Anvers sous la direction de deux excellents maîtres, Hereyns et Van Brée. Il fit de rapides progrès.

Il prit part au concours de peinture de 1828 où il obtint un accessit, puis il partit pour Paris ; mais là, il eut beau se débattre, son talent déjà très complet, sinon mûri, ne lui procura aucune commande.

On put voir, boulevard Malesherbes où il demeurait, une enseigne portant ces mots : « Portraits gratis », et cependant personne n’osa se fier à cette annonce probablement unique. Les bourgeois timorés flairèrent un coupe-gorge dans la mansarde de cet artiste qui offrait de reproduire leurs traits sans rémunération.
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Wiertz revint à Anvers, prit part au grand concours de 1832 et obtient cette fois le grand prix de Rome. Le chiffre de la pension accordée au lauréat était alors de 3.600 francs. Wiertz était sauvé, il avait devant lui ce qu’il attendait avec tant d’impatience, le temps de faire ses preuves dans le champ clos de l’art.

La vieille cité dinantaise se sentit prise d’un long et joyeux battement de cœur en apprenant le triomphe de son enfant.
Le conseil s’assembla d’urgence et décida qu’Antoine Wiertz, ayant bien mérité de sa ville natale, une médaille d’or serait frappée en son honneur et lui serait remise solennellement.

Le 30 octobre 1832, Antoine Wiertz revint à Dinant. Longtemps avant l’heure où la diligence qui devait le ramener arrivât en ville, tout Dinant, endimanché, attendait sur la Grand ’Place et sur le vieux pont, dont les abords s’inondaient d’une foule toujours grossissante.
Les cloches sonnèrent à toute volée et les fanfares mêlèrent leurs accords aux détonations des boîtes, que répercutaient les rochers natals. Une voix venait de signaler l’approche de la voiture. Tout aussitôt. une acclamation formidable salua le grand prix de Rome, « le fils d’un tailleur », comme on disait alors.

Un cortège se forma et l’on se rendit à l’hôtel de ville, où eut lieu la remise de la médaille commémorative au héros de la fête. dont la figure pâle disait assez combien était grande son émotion.

C’était alors un homme fait, au profil caractéristique, à la longue chevelure noire, au front large et au regard plein de lumière, qui provoquait une profonde admiration et inspirait la plus vive sympathie.
Wiertz ne passa que quelques jours à Dinant et partit pour Rome. Là, en six mois, de juillet 1835 à janvier 1836, il fit un des plus grands tableaux de l’époque : « Les Grecs et les Troyens se disputant le corps de Patrocle ». Il y mit tant de feu et de goût que les plus grands peintres de l’époque, membres de l’académie de Rome, en furent frappés ; le grand sculpteur Thorwaldsen s’écria même : « Ce jeune homme est un géant ! ».

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Pendant son séjour dans la ville éternelle, il envoya à sa mère, pour en faire don à la Collégiale de Dinant, une copie, de la « Vierge à la chaise », de Raphaël. En 1838, il s’établit à Liège, où il fit des portraits et peignit, dans l’église Saint-André, la « Chute des réprouvés »

En 1844, il fixa sa résidence à Bruxelles, à la suite de l’exécution, dans une vieille usine abandonnée, du « Triomphe du Christ ». En 1850, sous le ministère Rogier, la législature décida la création d’un atelier dont Wiertz aurait la propriété et la direction, à condition que les œuvres qu’il y composerait resteraient la propriété de l’Etat. (V. E. Close. Dinant, Notes d’Histoire et de Folklore.)

De 1850 à 1865, Wiertz exécuta les nombreux tableaux décorant le musée qui porte son nom et le grand artiste rendit le dernier soupir le 19 juin 1865, à 10 heures du soir, entouré de ses amis et regretté des artistes et des amateurs d’art.

Dinant a élevé une statue à Wiertz. Déjà. en 1876, à la suite de différents pourparlers, le gouvernement décida d’ériger un monument au grand peintre ; il annonça à l’administration communale qu’il avait fait choix d’un projet de M. Jacques Jacquet, statuaire à Bruxelles et qu’il avait chargé M. Naert, lauréat d’un grand concours, de la construction du piédestal. M. Jacquet avait représenté la ville de Dinant par une figure emblématique, au pied d’une colonne brisée portant le portrait-médaillon de Wiertz, tandis qu’une figure de la Renommée montrait une couronne d’immortelles.

En somme, c’était un monument banal, car des gloires, des renommées, des muses, des colonnes brisées, des couronnes d’immortelles, n’est-ce pas la donnée sacramentelle de tous les monuments imaginables dans la platitude la plus désespérante ? On est sûr de retrouver les mêmes figures à leur poste, qu’il s’agisse de célébrer la gloire d’un poète, d’un général, d’un homme d’Etat fameux, - ou simplement d’un horticulteur.

Pour Wiertz, il fallait mieux. Aussi, la ville de Dinant refusa-t’elle tout net le monument que l’Etat lui offrait. Celui-ci s’aboucha alors avec l’administration communale d’Ixelles qui agréa les offres qui lui étaient faites et prit possession de la statue, dont l’inauguration se fit en novembre 1881, place de la Couronne.

Dans une des premières dépêches du gouvernement, un haut fonctionnaire, M. Delcour, avait suggéré l’idée de rendre hommage à Wiertz en reproduisant son œuvre sculpturale : « Le Triomphe de la Lumière ». Nous ignorons pourquoi ce projet n’a pas été adopté.

Sait-on que cet admirable groupe fait partie d’une sorte de trilogie statuaire, conçue par Wiertz et qu’il exposa en 1863 ? Elle embrassait, dans l’idée de son auteur, sous une forme plastique, l’histoire tout entière de l’humanité, comprise entre son berceau et la période d’épanouissement idéal, vers laquelle la société se meut.

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Le triomphe de la lumière

Nous lisons ces détails dans un rarissime, petit opuscule « Dinant en poche », édité vers 1890 par le pharmacien Sorée et vendu au profit du monument Wiertz à Dinant. « Le projet de ce monument écrivait cet auteur, est conçu dans des proportions qui effrayeraient sans doute les hommes de peu de foi : les organisateurs parlent d’un groupe en bronze d’une trentaine de mètres de haut, mais nous les louons de cette confiance dans la générosité de la nation belge. Ils font un appel généreux aux artistes et aux industriels pour la tombola Wiertz organisée en vue de suppléer à l’insuffisance de leurs ressources. On serait heureux de voir tous nos compatriotes s’associer à cette patriotique entreprise. »

Trente mètres de hauteur ! Décidément les Dinantais ont toujours vu grand et haut !
Hélas ! ce sont les fonds qui manquent le plus et l’histoire n’est qu’un éternel recommencement,

En 1850, conformément à la décision de la législature, Wiertz fit édifier à Ixelles une construction d’une conception pour le moins bizarre pour renfermer son œuvre et lui servir d’atelier .. A l’époque, un auteur a assuré que, dans toutes ses parties, c’est l’exacte reproduction d’un des temples de Pœstum. Dans tous les cas, s’il peut être hasardé de qualifier de monument quatre parois sans corniche et quelques colonnes sans entablement, il est juste de dire qu’à l’intérieur le musée est vaste et bien éclairé.

Le musée Wiertz, comme on l’appelle aujourd’hui qu’il appartient à l’Etat, n’a point d’étage. La toiture vitrée repose immédiatement sur les murs à peine assez élevés pour donner place aux grandes toiles du peintre. C’est là que se sont écoulées les vingt dernières années de sa vie.

D’après E.CLOSE
Extrait de Sambre et Meuse, Organe officiel du Cercle des XV série n°1 juillet 1937

Clichés coll. M Hubert

Michel M.E.HUBERT