Génédinant
Groupe d'échange et d'entraide pour la généalogie dans la région dinantaise

UN GRAND AUTEUR WALLON : MAURICE DES OMBIAUX

28 février 2009 - Michel HUBERT

Au détour de recherches généalogiques, on est parfois amené à découvrir une célébrité qui quoique fort connue en son temps, semble peu à peu tombée dans l’oubli .
Maurice des Ombiaux, grand chantre de la Wallonie, est de ceux-ci.

De plus , quoique non dinantais , il aimait beaucoup notre ville et y comptait des amis.

BIOGRAPHIE

La famille de l’écrivain est originaire de la Thudinie. Une sépulture familiale existe toujours à Ragnies, non loin de Thuin. Pourtant, c’est à Beauraing, d’où sa mère est originaire, que le petit Maurice naît, le 16 mars 1868. Son père est receveur de l’Enregistrement, ce qui oblige la famille à des pérégrinations nombreuses. Maurice Desombiaux achève ses humanités anciennes en 1884, au Collège (Athénée royal) de Thuin, ville où il passe d’ailleurs la plupart de ses moments de loisirs et de vacances. Dès 1887, commis agréé dans l’administration de l’Enregistrement et des Domaines, Maurice Desombiaux séjourne deux ans à Bruges et se lie d’amitié avec Jules Destrée. Il se mêle activement à la vie littéraire de l’époque et publie ses premiers vers qu’il signe notamment des Ombiaulx et Desombiaux.

Un moment secrétaire de La Jeune Belgique, sa carrière administrative (il réussit le concours de receveur de l’Enregistrement en 1895) le conduit au fil des années à Bruxelles, Léau, Malines et Grimbergen. Mais il se mêle de plus en plus au monde littéraire.

Déjà attiré par le renouveau littéraire des années 1880, il se lance dans la littérature. D’abord auteur de quelques pièces en vers et en prose dont il tire plusieurs recueils, ainsi que d’un drame symboliste, Les Amants de Taillemark, il part ensuite à la recherche de son style, affiche des opinions extrémistes et quitte La Jeune Belgique pour Le Coq rouge, mouvement qui se veut le défenseur de la liberté en art.

En 1898, paraît son premier recueil de contes, Mes tonnelles. Pour le promouvoir, il fait déambuler des hommes-sandwiches dans les rues de Bruxelles. Sur les panneaux, on lit : « Dreyfus est revenu de l’île du Diable pour lire Mes tonnelles, de Maurice des Ombiaux ». Cela soulève un beau tollé, mais le livre connaît le succès. D’autres bagarres marquent aussi la sortie de presse à Paris, en 1899, de L’histoire mirifique de Saint Dodon.

Continuant sur sa lancée, des Ombiaux publie contes et romans (plus d’un ouvrage par an) d’où émane une « vie joyeuse, gaillarde, sympathique ». Inlassablement, il anime la vie littéraire.

En 1902, il est notamment l’un des promoteurs de la création de l’Association des Ecrivains belges. Il se passionne aussi pour les arts et publie des études consacrées à Victor Rousseau et à quatre artistes liégeois. De plus en plus, il défend avec ferveur le patrimoine culturel wallon.

En 1906, avec René Dethier, il fonde à Charleroi la revue Jeune Wallonie et anime des « Cours d’amour ». (« Chambre de rhétorique en l’honneur d’une grande dame, la terre natale »).

En 1913, il préside la Fédération des Artistes wallons et organise à Mons une grande exposition de peintures, gravures et sculptures. Peu avant la première guerre mondiale, des Ombiaux épouse Elisabeth Wesmael, graveur, élève d’Auguste Danse, chef de l’école de gravure montoise.

Auparavant, il a commencé à célébrer le génie viticole bourguignon. En 1907, il a publié Le petit manuel de l’amateur de bourgogne. Il exploitera cette veine épicurienne après la guerre de 14-18 qu’il passe à Sainte-Adresse, non loin du Havre, en qualité de chef de cabinet de M. de Broqueville, président du Conseil et ministre de la Guerre. A ce titre, des Ombiaux écrit une série d’ouvrages de propagande patriotique allant de Fastes militaires des Belges à La Résistance de la Belgique envahie (1916).

Après avoir pourfendu Edmond Picard, champion de l’âme belge, il opte pour la prose ainsi que pour une veine réaliste et populaire qui correspond mieux à sa nature. Il dévoile ses talents de conteur gaillard et sentimental.

Ses meilleurs écrits atteignent aux sommets du roman naturaliste (Mihien d’Avène et surtout Le Maugré), considérés par Lemonnier et Maeterlinck comme des chefs-d’oeuvre. Critique d’art, il signe ainsi un Essai sur l’Art wallon, collabore à la revue Jeune Wallonie. Fondateur, avec Jules Destrée, son ami d’enfance, d’une Fédération des Artistes wallons, il est aussi à la base de la Société des Amis de l’Art wallon.

Co-organisateur de la première exposition d’Art wallon (Charleroi, 1911), il ne cessera de montrer que la Wallonie, trop souvent négligée au profit de la Flandre, est en réalité un des berceaux de l’art en Occident. Il révèle ou vulgarise quelques-unes des illustrations de notre patrimoine artistique : l’école de Tournai, qui influença l’art flamand, l’école de l’abbaye de Lobbes, Roger de le Pasture, Victor Rousseau... Il exige que l’apport artistique de la Wallonie soit reconnu et sa filiation française proclamée. Occupé par le seul passé wallon, Des Ombiaux ne se livrera jamais à une peinture de la Wallonie industrielle, même s’il ne resta pas insensible aux villes.

Installé à Paris (1921), connaisseur du bien boire et du bien manger, épicurien raffiné, chroniqueur gastronomique, il rédige un code de la table et acquiert en France la grande célébrité avec ses différents ouvrages. Ses confrères lui décernent le titre de Cardinal du Bien manger. Il réalise aussi des romans historiques. Connaissant les honneurs tant dans son pays natal qu’à l’étranger, Des Ombiaux ne retrouve cependant plus la maîtrise de son art. Il doit vivre de sa plume et multiplie les manuscrits, mais leur valeur littéraire subit le contrecoup de la nécessité. La part prise par Maurice Des Ombiaux dans la définition de la personnalité wallonne est considérable. Il est peut-être l’un des écrivains wallons qui a le plus fait pour révéler la Wallonie à elle-même. (extrait de Cent Wallons du siècle)
Prince des gastronomes, il est évincé par Curnonsky (alias Maurice Saillant), mais il est désigné peu après comme Prince de la treille.

Il crée alors la section belge des Amitiés françaises et, en 1930, lui est décerné le Grand Prix quinquennal de littérature française.

En 1931, à Thuin, on le fête et on donne son nom à l’ancienne rue de la Montagne. D’autres rues lui seront consacrées à Scharbeek, Anderlues, Beauraing (une plaque est inaugurée sur sa maison natale, en 1933).

En 1936, le Tribunal de Dinant autorise Maurice Desombiaux à utiliser légalement le pseudonyme de « des Ombiaux » qu’il a créé depuis ses débuts de conteur, en 1885En 1895, il fonde Le Coq rouge avec Eekhoud, Demolder et Delattre. Il collabore aussi à L’Art Jeune, revues dans lesquelles il ferraille ferme, en vrai « mousquetaire » (comme on le dénomme alors).

Maurice des Ombiaux préside le Comité franco-belge pour le mémorial des trois victoires françaises de Fleurus. Une association des Amis de Maurice des Ombiaux est également créée à Thuin. Elle existe toujours. On le fête à Namur et Sautour. Bien mieux, en 1938, il assiste, à Thuin, à l’inauguration de son monument, puis, en 1939, à celle d’une stèle érigée à Nuits-Saint-Georges, en Bourgogne, dans les jardins de l’Arquebuse. C’est l’occasion, pour les Chevaliers du Tastevin, de l’accueillir en qualité de grand Officier et de le célébrer à Meursault et ailleurs.

Des livres de des Ombiaux continuent de paraître : Au repos des artistes (1934), Le guignol de l’après-guerre (1937), Le carnaval de l’Europe (1939).
La guerre de 1940 va être fatale à l’écrivain. Il se réfugie près de Rambouillet. Quelques-unes de ses œuvres paraissent encore durant les hostilités : Saint-Landelin (1941), Barbeau-sur-Meuse (1943), La reine des gilles de Binche (1943).

Un moment correspondant de guerre, des Ombiaux connaît une fin de vie difficile. La maladie le frappe et il meurt à Paris, le 21 septembre 1943.

Comme il l’avait souhaité, ses restes seront ramenés dans le cimetière de Thuin, douze ans plus tard, le 7 mai 1955. Mais il faudra attendre 1993 pour qu’une plaque rappelle, sur le tombeau familial, le nom de l’écrivain.

ETUDE LITTERAIRE

Le Cercle des XV s’est donné pour tâche d’exalter les paysages et les hommes de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Parmi ceux-ci, nul n’est plus digne d’admiration que l’auteur de Mihien d’Avène : nul, sinon notre grand ami Jules Sottiaux, n’a pu faire revivre avec autant de charme cette région, chère à nos cœurs, qui va de Thuin à Dinant, de Namur à Fagnolle.

Maurice des Ombiaux est le patient imagier qui cisela, avec amour, les figures naïves et dévôtes des légendes populaires. Il est l’enlumineur scrupuleux éclairant de glorieuses annales, avec le zèle inlassable de ces moines qui œuvraient dans la douceur des cloîtres gothiques ; il est le peintre attentif et bienveillant des populations wallonnes et du cadre où elles vivent.

Maurice des Ombiaux commença d’écrire vers 1888. Ses recueils de début, les Chants des jours lointains (Monnom 1888), Vers de l’espoir (Lacomblez 1891), La ronde du trouvère (1893. hors commerce). Larmes en fleurs, les Amants de Taillemark, et jusqu’aux Yeux de cœur, ne permettent en aucune façon d’entrevoir la véritable personnalité que le romancier affirmera plus tard.

On retrouve, dans ces pages, les doutes, les inquiétudes et les angoisses d’un auteur de vingt ans. Car l’art de des Ombiaux, aujourd’hui souriant de bonheur et de santé, n’est que l’aboutissement d’une lente transformation, et pas moins que tout écrivain, l’auteur de Mihien d’Avène n’a été épargné par le rêve amer et la mélancolie corrosive qui sont le triste privilèqe de la génération précédente.

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L’inspiration qui a fait naître ses premiers livres est non seulement très différente de celle qui illustra plus tard des Ombiaux, mais elle lui paraît entièrement opposée. Au lieu de célébrer. avec les accents d’un réalisme serein et bon-enfant, les beautés de nos campagnes, l’écrivain s’écrie : « Sur le lac pur de mes visions, les beaux cygnes voguent mystérieusement, avec un regret des splendeurs disparues, vers les grands lys, dont les têtes se penchent, meurent et se flétrissent. » (Chants des jours lointains, p. 99.)

L’auteur du Joyau de la Mitre, l’orateur qui conférencia à mainte reprise sur l’art de Brillat-Savarin. écrivain en 1891 : « Oh ! ces yeux de gens qui mangent, de gens qui ruminent, de gens repus, fixés sur moi ... Ces yeux bovins que pas une pensée n’agite, ces yeux évocatoires de mâchoires qui travaillent paisiblement, mécaniquement, - détournez-les ! ». (Vers l’ espoir, p. 7.)

Et lui-même appela les Chants des jours lointains « un livre de nostalgie, sangloté dans la haine du présent, plein de désespérance et de rancœur ».
La ronde du trouvère réunit d’aimables chansons moyenâgeuses et chevaleresques, parsemées d’évocations de cuirasses d’or et de pâles châtelaines : on y trouve aussi quelques apparitions de cette mytholoqie germanique si pittoresque.

Après Maison d’or, des Ombiaux s’engagea résolument dans la voie qu’il devait suivre désormais. Ses romans et ses contes évoqueront la vie wallonne dans sa plus large étendue.
Il deviendra l’Ymaigier inspiré et consciencieux de nos mœurs, le chroniqueur de nos événements, l’archéologue érudit de nos siècles disparus, l’esthète épris des créations de nos artiste et des beautés multiples qui font la parure de notre sol. Certains de ses livres, remontant aux sources de l’histoire et de la légende, racontent les hauts-faits héroï-comiques de nos saints et de nos aïeux ; les autres narrent, en leur ensemble épique et grouillant. toute la vie de nos contrées.

Déjà en 1908, dans Mes tonnelles, s’était affirmée la si attachante personnalité littéraire de des Ombiaux, en ses multiples caractéristiques : placidité souriante, bonhomie imperturbable, bonheur calme et paisible, goût de la bonne chère, de la truandaille, de ce que Picard, dans sa Psychologie de la nation belge, appelle « l’euphorie ».

Cette surprenante hagiographie nous est contée dans un style aisé, plein d’images heureuses, tout rayonnant de bonne humeur, On y sent parfois, sous le ton docte et grave, d’un sérieux imperturbable, une formidable gaîté qui fait un effort surhumain pour ne pas éclater de rire.

Faut-il voir dans ce récit, ainsi que dans le Joyau de la mitre et dans Guidon d’Anderlecht, des livres moqueurs écrits dans un but antireligieux ? Que nenni ! L’inspiration essentiellement populaire de l’auteur s’est conformée ici à cet esprit frondeur si bien wallon, à cette habitude de se gausser des gens d’église, doucement et sans méchanceté ; personne n’ignore, par exemple, le rôle immense que le curé de village joue dans nos historiettes campagnardes,

D’ailleurs, des Ombiaux n’a pas pour but de railler ni d’attaquer ; il l’affirme lui-même dans cet ouvrage : « J’ai besoin de voir autour de moi des gens qui me sourient, de sorte qu’il est bien rare que je contredise quelqu’un avec vivacité. Lorsque ceux que j’aime me parlent avec enthousiasme d’idées qui ne sont pas les miennes, je perds de vue mon opinion pour m’exalter avec eux. Cependant, je n’en continue pas moins à penser à ma guise. Aussi le besoin que j’ai de ne pas faire de peine aux autres, de ne jamais les désillusionner, me fait considérer comme un être sans consistance, lorsqu’on veut bien ne pas me taxer d’hypocrite. »

L’analyste méticuleux qui a biographié le grand saint de Lobbes donna cours à la même verve dans le vaste tableau qu’il intitula le Joyau de la mître. Nous touchons ici à une des gloires les plus méritées de la littérature française en Belgique.

Le Joyau de la mître peut être considéré comme l’Iliade héroïcomique de notre histoire wallonne. Cette large épopée reconstitue tout un siècle ; une civilisation entière s’y meut, avec son appareil désuet et charmant. Le large rire de Rabelais y fait retentir d’un bout à l’autre ses échos. Et l’esprit tumultueux de la Renaissance prochaine semble déjà animer cette fresque où se croisent et se confondent, dirait-on, la fougue de Rubens, la godaillerie de Jordaens, le pittoresque de Breughel le Vieux, le cocasse de Jeronimus Bosch.

Ces livres, écrits par un auteur qui quittait à peine l’adolescence, furent composés dans une longue rêverie triste et fière. Ils témoignent d’une âme délicate, et une émotion sincère s’en dégage. En réalité, leur auteur subissait, au moment où il les écrivit, les atteintes d’une grave crise morale, Délaissant le cadre familier de la petite ville de province où il avait passé ses premières années, il vint à Bruxelles où il se sentit étranger et seul. Le milieu, tout différent, de la grande ville bilingue lui causa une impression pénible ; le fracas de cette vie fiévreuse des capitales européennes, froissa sa jeune âme d’adolescent contemplatif, et il eût pu s’écrier, avec Delattre, que les pierres qui roulaient, que les chemins de son village lui semblaient moins durs que les cœurs des gens dont l’indifférence désormais l’entourait. De là, les morsures du pessimisme, mal auquel échappèrent bien peu d’écrivains de cette génération, et qui s’exprima incomparablement dans les Soirs, les Débâcles et les Flambeaux noirs. Chez des Ombiaux comme chez Verhaeren, ce fut alors un moment de lutte héroïque ; les deux artistes se rebiffèrent de toute leur vigueur contre l’attaque du mal. Leur victoire fut complète. Mais tandis que l’auteur de la Multiple splendeur arquait violemment sa volonté vers l’optimisme en s’efforçant d’admirer, des Ombiaux atteignait cet optimisme tout naturellement et sans contrainte. Il est vrai de dire qu’entre ces deux optimismes, il y a un monde. Celui du flamand Verhaeren est âpre, violent en même temps qu’intellectuel et philosophique ; celui de des Ombiaux est simple, doux, immédiat, caressant. Le premier se réclame de Platon, le second d’Epicure : l’un est fort comme Rubens, l’autre tendre comme Memlinc.

Deux ouvrages de transition précèdent les grandes fresques, si expressives, dont des Ombiaux jettera bientôt les premières esquisses.

Les Jeux de cœur (Paris 1900, ornementation d’Auguste Donnay) nous retracent le poème des premières amours ; on y sent une âme tendre, sensible aux charmes du souvenir et à cette émotion naturelle qui entoure les choses d’une sorte de mystérieux halo perceptible pour quelques individualités d’élite. Un parfum de volupté entoure ces évocations, tracées dans un style facile et mesuré.
Maison d’or, où se fait jour la même délicatesse de sentiment et de pensée, est un roman psychologique exaltant la famille.
A cette manière s’apparente un roman écrit beaucoup plus tard : l’Appel de l’enfant ou le Sens de la vie, l’un des meilleurs de l’auteur, lucide regard dans les profondeurs de la vie. Point de régionalisme ici. Mais l’essentiel de la sensibilité et de la souffrance humaines.

Une troisième hagiographie, Guidon d’Anderlecht, complète cette galerie de « tableaux religieux » d’un genre nouveau.

Ces trois romans forment l’œuvre historique et « hagioqraphique » de des Ombiaux. Leur charme est si savoureux et si original qu’on chercherait vainement à les rapprocher d’aucune autre œuvre de langue française. Une santé inaltérable s y épanouit ; une gaîté de bon aloi les imprègne comme une belle lumière diffuse. Le ton est simple, intime, non sans tendresse, parfois. Dans les passages où quelque héros s’acquitte d’un haut fait, le récit s’accélère, s’intensifie, devient ardent, crispé et attentif comme un joueur de balle qui redouble de prudence à l’approche de la « petite reine blanche ». Souvent aussi, l’on songe à quelque longue histoire qui fait s’ouvrir tout ronds d’étonnement les yeux des auditeurs, quelque fable merveilleuse racontée le soi,r, à la veillée, .quand. tous les hôtes de la ferme se serrent autour d un bûcher vacillant, a 1 heure nocturne où tout se tait dans la campagne.

Outre ces épopées qui chantent notre passé fabuleux. et riant, des Ombiaux s’est attaché dans de nombreux recueils, à décrire la vie wallonne contemporaine. Il était merveilleusement preparé pour cette tâche, car sa jeunesse itinéra dans les diverses régions de notre patrie. Il s’assimila ainsi les caractères différents de plusieurs contrées, alors que d’autres écrivains forcément, ne chantaient que le cadre qui les avait formés et auquel ils étaient restes fidèles

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Après Mes tonnelles, des Ombiaux continua l’évocation de la vie paysanne dans de nombreux contes : Nos rustres (La Meuse, Liéqe, 1901 ), Tête de houille (Dechenne 1902), Contes de Sambre-et-Meuse (Association des Ecrivains belges, 1904), Farces de Sambre-et-Meuse (Lambert y, 1907).

Les contes choisis de Sambre-et-Meuse publiés en 1905 à l’Association des Ecrivains belges, furent colligés dans une réédition illustrée. Nos rustres réunissent dix-huit historiettes nerveuses et courtes, agitant tout un monde tête et turbulent. Ce ne sont pas les « marionnettes rustiques », typiques et amusantes de Delattre ; ce ne sont pas non plus les silhouettes si simples et si émouvantes de Krains ; dans ces paqes-ci domine la teinte sombre. On dirait que la malédiction immémorable du Maugré pèse sur les campagnes angoissées. Seules les premières pages, qui narrent les farces de l’incomparable abbé du Potie, nous rappellent les hilarantes truandailles que des Ombiaux se plaît souvent à invoquer. Les mêmes personnages reparaissent dans les Têtes de houille.
Si ces deux œuvres semblent n’étudier que de rudes paysans peu dégrossis, les Contes de Sambre-et-Meuse, en revanche, font une large part à la sensibilité, la délicieuse sensibilité populaire qui, plus tard, chantera si admirablement dans Mihien d’Avène. Ces contes sont de vrais chefs-d’œuvre.

Quelles adorables et fraîches légendes que les Abeilles de Meuse, le Berger des étoiles ! Quel profil curieux que celui de l’Horloger ! Et quel beau symbole que celui de l’Emondeur !
Après ces petites fleurs champêtres, les Farces de Sambre-et-Meuse, nous accueillent aux accents de leurs fanfares tapageuses. Ici, c’est la grosse joie wallonne, turbulente, libertine, qui rit aux éclats ; c’est l’autre aspect de l’âme populaire.

Une Fille de Meuse vit dans la même atmosphère que Mihien d’Avene. Mélie, dont la saine et délicate psychologie fait l’intérêt du roman, s’éprend de Jean Claude, le maître jeune homme valeureux et léger. Il cherche à lui conter fleurette mais la vaillante Mélie refuse d’être autre chose que sa femme légitime. Jean Claude cherche d’abord à se venger en courant de plus belle la prétentaine. Mais la guerre le rappelle à la gravité de la vie et ils s’unissent enfin dans le bonheur que rêvait la jeune fille. Rien de plus charmant que l’évocation de ce petit village de l’Entre-Sambre-et Meuse, avec çà et là une pointe de mysticisme patrio - régionaliste à la Barrès.

Peu d’années après Mihien, des Ombiaux donnait un ouvrage qui étudie nos mœurs populaires en les envisageant par leur pôle opposé. C’est une curieuse et grimaçante figure que celle de « Io-Ié ». Bec de Lièvre. Buveur, paillard, paresseux, insouciant, il exerce le métier de cordonnier, mais, à toute heure du jour, on le trouvera au cabaret voisin, plutôt qu’à son échoppe. Criblé de dettes, il quitte son village de Gozée, à la cloche de bois, et vient s’installer à Thuin où est située l’action du roman. Il excelle dans l’art de vivre sans travailler, imperturbable et cynique. Il a enterré trois femmes et,dans ses vieux jours, s’ éprend de sa belle-fille Louise, qui le nourrit grâce à ses salaires de repasseuse. Mais, celle-ci, dédaignée par le beau bâtelier Arsène, se donne la mort. Quant à ce diable de Io-Ié qui avait l’âme chevillée au corps, il vécut vieux et expira dans un accès de folie lubrique. Cette œuvre décrit, avec un réalisme foncier et un grand luxe de détails, les scènes de la vie populaire. On y trouve, entr’ autres traits, de suggestives relations des concours de pinsons, ainsi que des superstitions et des orgies qui accompagnaient le tirage au sort (pp. 176-219). De loin en loin, une échappée limpide sur les côteaux sambriens, sur l’étroit ravin où se tord la Biesmèle.

C’est encore ces mœurs populaires qui sont décrites, avec un peu moins de crudité, dirait-on, dans la Petite Reine blanche , l’épopée du jeu de balle (Editions de la « Belgique Artistique et Littéraire », 1908). Le sympathique et sérieux Cola, triomphateur d’innombrables joutes, finit par l’emporter sur le godiche Arthur dans l’amour de l’accorte Blanche et l’estime de son père, le grand Châles Aubert. Celui-ci, un ancien « grand mitant », un peu aigri par l’ingratitude de ses concitoyens,revient, après d’adroites sollicitations, à son « art » favori.

Mais la plus belle de ces études est probablement le Maugré (Calmann-Lévy), ouvrage qui, à l’occasion du prix quinquennal de 1913, survécut aux éliminations successives, avec les Vertus bourgeoises et fit hésiter le jury.

Pauco minora ... Touchons ici un autre titre de gloire de des Ombiaux, et l’un des plus sympathiques assurément.
Nous avons vu ses ouvrages précédents pleurer d’entrain, de joie, de santé. Il est de ceux qui mordent dans la vie à belles dents. Voici maintenant qu’il nous donne le secret de sa gaîté, la théorie de sa bonne humeur. C’est devant la nappe blanche et le chambertin qu’il faut le suivre désormais. Oui, toute une série de livres va nous enseigner à présent l’art de manger et de boire, la liturgie des vins et des fumées, et jusqu’à l’interprétation transcendante des recettes de cuisine. Ne riez pas, c’est très sérieux. Un doigt levé, une douce bienveillance dans les yeux, l’auteur vous remontre avec componction que ces choses, aboutissement de la culture occidentale, sont choses saintes : elles dépendent de la civilisation et la civilisation dépend d’elles. Tout cela est d’ailleurs sauvé de la matérialité par le charme de la littérature.

L’Esthétique de la table retrace l’évolution de l’art qu’illustra Brillat-Savarin, et analyse par ailleurs de fort judicieuse façon la troisième satire de Boileau.

Lisons aussi : les Belles à table, le Petit Manuel de l’amateur de Bourgogne, le Gotha des vins de France, l’Armorial des Eaux de Vie et Liqueurs, le Traité des Fromages, le Traité du Havane, et d’innombrables articles et conférences sur l’art de la cuisine dans sa plus agréable réalité. On sait que des Ombiaux est systématiquement gourmet, et, ce qui pis ou mieux est, gourmand. Mais les ouvrages qui resteront classiques sont le Gotha et le Petit Manuel.

Sur un ton docte et respectueux, des Ombiaux énumère les mérites des vins célèbres et fait leur histoire littéraire, d’Homère à Baudelaire, et Bourgogne et Belgique envisagèrent un moment des destinées communes. Pour nous, les glorieux noms de Romanée, de Chambertin, de Vougeot, de Richebourg, de Corton, de Pommard, de Beaune et de Volnay sonnent comme des noms de victoire.

Le folklore est à la fois une science délicate et un art charmant.
Peu en honneur avant l’engouement de l’école romantique pour les traits pittoresques et l’observation des mœurs populaires, il s’est répandu considérablement à notre époque, et plus d’un de nos grands écrivains régionaux y a puisé une documentation précieuse.

Les livres de des Ombiaux contiennent souvent des pages de folklore, et du meilleur. Le trésor des superstitions et des légendes du peuple wallon lui fourni une source inépuisable d’anecdotes et de détails savoureux. Comme un botaniste ou un entomologiste infatigable, il parcourt l’Entre-Sambre-et-Meuse, l’Ardenne, le Tournaisis, en quête de fables merveilleuses, Il s’assit sous l’auvent des cheminées antiques, à la veillée, avec les hôtes de la maison réunis autour du babil d’un foyer, et écouta les mystérieux récits que la grand’mère faisait surgir du fond des âges. Ou bien encore il se promena à travers la campagne, interrogea les esprits qui palpitent dans les feuillées, considéra les naïades qui s’ébattent dans les ruisseaux, scruta les nutons qui tourbillonnent dans les cavernes. Car, à chaque rocher, à chaque colline, l’imagination wallonne a suspendu les guirlandes diaprées de ses croyances ; mille légendes s’attachent à ce sol dont elles sont l’âme. Des Ombiaux alla vers elles pour les chanter et les léguer dans ses livres aux générations à venir ; il les poursuivit sans répit comme on fait de capricieux papillons, et peut-être les charma-t-il par ces paroles magiques qui exercent un pouvoir invincible sur les Abeilles de Meuse :

Vino, les Belles

Vino, les Belles

Vino, les Belles

E feyes.

Io-Ié Bec de Lièvre, les Contes de Sambre-et-Meuse, l’Abbé du Potié renferment des notations du plus haut intérêt, et qu’est-ce que le Mauqré, sinon une vaste et savante étude sur une des plus passionnantes questions folkloriques de la région de Tournai ?
Mais c’est l’Ornement des Mois (Van Oest, 1910), que constitue la moisson la plus délectable de ces fruits cueillis dans la vieille et bruissante forêt populaire.
Toutes les réjouissances et pratiques diverses qui font la joie de nos paysans, tous les brocards ingénieux dont ils ont fleuri la trame des jours, depuis les mièvreries du nouvel an jusqu’au moment où décembre s’effeuille et disparaît, toutes ces croyances touchantes ou bizarres sont consignées, avec un soin méticuleux, dans ce livre. Il y a là un groupe hilarant de saints, de saintes, de compères à la trogne épanouie. Les pèlerinages y déroulent les anneaux de leur cortège ; les cavalcades y secouent leurs frénétiques grelots ; les cloches revenant de Rome y dispersent leur contenu. Œuvre intime et douce, que Van Oest a heureusement illustrée d’une collection de vieilles images de Corneille Dusart, de De Vos, de Pierre Breughel, de Sandraert, de Mariette.

L’humanité tout entière est dans le calendrier, il nous dit le poème des saisons, celui de la douleur et de l’espoir, de la mort et de la vie, tout en tressant la corbeille des jours.

Voilà un ensemble solide et harmonieux. un édifice unitaire dont chaque pierre joue son rôle. Seules, les Manches de Lustrine (Figuière 1913), semblent échapper aux cadres que des Ombiaux lui-même a tracés à son œuvre. L’alerte et pimpante évocation de la Wallonie fait place, ici, à la description des milieux administratifs, Sujet tant de fois traité, depuis les Employés de Balzac jusqu’au Capitole de Rouvez, et dont cependant l’auteur de Mihien d’Avène tira un livre original.

Comme critique, des Ombiaux a écrit des ouvrages nombreux.
Une étude sur Camille Lemonnier (Carrington) présente une analyse substantielle d’une œuvre dont les multiples directions sont parfois difficiles à coordonner.
Récemment ont paru, à la Renaissance du Livre, les Premiers Romanciers Nationaux de la Belgique. L’auteur recherche tout d’abord dans le passé les traces de notre originalité littéraire, en s’inspirant du nationalisme cher à Pirenne. Il souligne l’importance de la légende d’Uilenspiegel dont l’apparition, en 1868, marque un véritable réveil intellectuel ; les lettres belges « sortent de la neutralité ».

Des Ombiaux étudie ensuite les plus grands ouvriers de notre reconstitution littéraire, car, selon lui, ils ne faisaient que renouer une tradition perdue au début du XIXe siècle. Des chapitres consacrés à Eekhoud, à Demolder et à Rodenbach terminent cet ouvrage, que son ampleur de" vues et sa nouveauté de conception mettent au premier plan de nos monographies.

Signalons, dans un ordre d’idées voisin, la Psychologie d’une Capitale où l’auteur, après avoir retracé à grands traits l’histoire de Bruxelles, analyse, sans indulgence comme sans esprit de déniqrement, l’âme de la bonne ville. Les pages historiques sont très vivantes. A cette monographie, joignons Montparnasse, écrit en collaboration avec Fuss-Amoré. Les mêmes qualités se retrouvent dans Le Dernier Paladin (1925) biographie romancée de don Juan d’ Autriche.
Un troisième livre de critique, écrit en exil, la littérature belge et son rôle dans la résistance de la Belgique, exalte le rôle joué par nos écrivains dans la formation de notre conscience nationale. Et une étude approfondie publiée par la Revue Belge sur la crise actuelle de la librairie atteste qu’aucun des aspects du domaine littéraire n’est étranger à des Ombiaux.

La publication des contes militaires de des Ombiaux, dans divers journaux et revues, précéda de quelques mois les évènements d’Août 1914, L’écrivain eut une étrange prescience de la grande crise européenne ; il devina que l’heure était proche où la nation belge allait devoir faire appel à ses forces profondes pour parer à un immense péril. Aussi n’est-ce pas sans émotion que nous relisons aujourd’hui ces lignes, tracées en mai 1914 ;
« Jeunes gens de mon pays, quand je pense aux prodiges qui ont été accomplis sur cette terre inconnue, (le Congo) je me dis que notre race a gardé de merveilleuses réserves d’énergie,
« Le roi Léopold II n’eut qu’à lancer un appel pour faire surgir de notre terre des héros. Aussi peut-on espérer que si la patrie avait un jour besoin de ses enfants, elle les trouverait aussi braves qu’ils se montrèrent en Turquie, en Autriche, en Hongrie, en Bohême, en Espagne, en France, en Afrique, pour défendre l’intégrité du territoire et l’honneur national ».

On ne se doutait guère, à ce moment, que ces paroles allaient si vite sonner d’un autre son à nos oreilles, et que les soldats belges allaient justifier si magnifiquement la confiance que notre grand conteur populaire plaçait en eux !

Aussi bien, le soldat belge, des Ombiaux le démontre, a de qui tenir. Il est vrai que nous avons toujours été peu empressés à nous enquérir des exploits de nos ancêtres. Les faits d’armes de nos compatriotes nous ont jusqu’ici laissés indifférents, sinon modestes. Or, voilà que, brusquement, un livre les Fastes militaires belges, met en pleine lumière des faits d’armes oubliés et méconnus, et donne à la patrie wallonne un passé militaire brillant.
Il n’est pas mauvais que notre jeunesse apprenne à les connaitre et à les révéler. L’héroïsme wallon se révèle déjà au moyen âge ; que l’on songe à Godefroid de Bouillon. Mais on parle moins souvent du rôle que jouèrent nos compatriotes dans les guerres de l’Autriche contre la Turquie, à la fin du XVIe Siècle.
En 1594, des hordes turques envahissaient la Hongrie ; l’empereur Rodolphe envoie contre elles des troupes wallonnes sous la conduite de Manfeld, à qui succède Mercœur. En 1602, des Wallons commandés par Tilly attaquent courageusement mais vainement la ville d’Offen occupée par les Turcs ; ils y furent décimés littéralement. Sous la conduite de Tilly, ils s’illustrèrent encore à cette époque par mainte action d’éclat, comme la charge d’Hydweq où un régiment mit quatre mille Ottomans en déroute. Enfin en 1717 un corps de wallons, composé en grande partie de Hutois et placé sous les ordres du général d’Alberg, se couvre de gloire en aidant la reprise de Belgrade, que des turcs possédaient depuis 1521.

Vers la même époque, nos compatriotes se font apprécier en France. Des Wallons furent au service de la Ligue en 1594 ; ils plurent à Henri IV qui les retint, et ainsi des troupes wallonnes firent partie de l’armée française jusqu’au début du XVIIe siècle.

Mais des Ombiaux s’attache surtout à nous montrer le rôle brillant joué par les dragons dans les guerres de Trente ans, de la succession d’Espagne, de Sept ans, ainsi que les expéditions de la République, du Consulat et de l’Empire.
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La guerre de trente ans débute par une révolte des Bohémiens tchèques, conduits par le comte de Thurn, contre l’empereur. Un des meilleurs officiers impériaux, le comte de Bucquoy (1571-1621) était d’origine wallonne. Il conduisait une troupe de soldats wallons.
Leurs beaux exploits sont nombreux : le 31 Mai 1619, ils aident à réoccuper Vienne, tenue par des insurgés protestants ; à la même date ils participent à la victoire de Nadelitz sur Mansfeldt ; peu de temps après, toujours sous la conduite de Bucquoy, ils repoussent les Bohémiens au delà du Danube, Ils remportent ensuite un avantage sur Bethlem Gabor, aident à la reprise de Piseck et contribuent largement à la victoire de la Montagne Blanche.

Tout ceci est dominé par la grande figure de Bucquoy, né à Mons, un des meilleurs généraux de l’Autriche et qui meurt victime de son intrépidité.
Vient ensuite la guerre de la succession d’Espagne, Des gardes recrutés dans les Pays-Bas wallons (1703) servent en Espagne contre les alliés anglo-austro-portuqais dont la coalition menace Philippe V. Un Ardennais, Gérard-Mathias d’Huart, qui n’a pas moins de dix de ses frères sous ses ordres, brille par son courage et se met à la tête des Wallons. Ceux-ci jouent un rôle important, parfois prépondérant, dans la bataille d’Almanza, la prise de Lérida, la défense de Monçon, la victoire de la Cinca sur les Miquelets ( 1710), la défense de Saragosse, dont ils ne purent empêcher la prise ; mais ils eurent leur revanche à la victoire de Villa Vitiosa. et participèrent à la prise de Barcelone.

Dans la guerre de Sept ans, Marie-Thérèse, mobilisant toutes ses forces, fit appel à un corps de dragons wallons, jeunes, pleins de courage et d’entrain, qui atteignaient à peine l’âge du service et dont la plupart étaient encore imberbes. Sur un mot dédaigneux du maréchal Daun, ils s’intitulèrent eux-mêmes les Blancs-Becs. Ils chargèrent impétueusement les troupes de Frédéric II à Kollin (1757) et à Hochkirsch (1758), aux accents de l’air du Doudou de Mons.

Les guerres de la première République permirent encore aux Wallons de montrer leur valeur, Le corps des chasseurs-éclaireurs était composé de Belges ; ses cinq bataillons étaient commandés par Collinet, Dupont, Louis Lahure, Jardon et Rouzier, tous wallons. Les exploits de ces braves furent nombreux.

C’est d’abord la prise de Malines en 1795, la surprenante « bataille des hommes nus ». Les Wallons faisaient partie de l’armée Pichegru. Le troisième bataillon des chasseurs-éclaireurs. campé le long du canal de Malines à Louvain, près de Bootmeerbeck, est importuné soudain par la fusillade hanovrienne partant de l’autre côté du canal. Irrités, les Wallons se déshabillent ; se jettent à la nage, surprennent les ennemis et les poursuivent, l’épée dans les reins, jusqu’au delà de Malines !

Peu de temps après, l’armée de Pichegru s’étant avancée en Hollande, les Wallons de Lahure s’emparaient, par un coup de main hardi, de la flotte hollandaise bloquée dans les glaces du Texel, devant le Helder.
C’est encore Louis Lahure qui, sous les ordres du général Murat, dans l’armée d’Italie, s’empare de Gradiska par un stratagème d’une rare audace,

D’autres héros militent avec vaillance pour la défense de l’Empire ; c’est Baragnay d’Hilliers, du 112me, qui lance ses Wallons à l’attaque de Raab, aux sons d’une fanfare jouant l’air de Jean de Nivelles ; c’est Jacquier de Rosée, qui meurt glorieusement à Wagram ; c’est Jardon, né à Verviers, qui, un jour, étant parti en reconnaissance avec deux de ses hommes seulement revient avec quatre-vingt trois prisonniers, C’est enfin Le Tort qui, dans une charge de cavalerie, vient mourir dans les prairies de Soleilmont l Et après des illustres Wallons, voici un héros plus obscur mais non moins crâne, le commandant Leblanc, un vieux « dur à cuire », qui, au lendemain de Waterloo, défendit Mariembourg avec quelques hommes, contre l’armée du prince Auguste,

Survient 1830. Les Wallons, qui tant de fois ont versé leur sang pour des causes qui leur restaient étrangères, ont enfin conquis leur indépendance, Mais malgré la paix du XIXme siècle, ils eurent mainte occasion de révéler leur valeur militaire, C’est ainsi que plusieurs officiers belges dont Félix Lahure, Nalinne, Van de Vin, Blanc, Dupré, Bormans, Nypels, demandèrent à participer en 1840, à la guerre contre Abd-el-Kader. Lahure et Van de Vin surtout s’illustrèrent l’un à la prise du col de la Tenyat, l’autre au combat de l’Afroum. Bormans, Dupré et Nypels, eux aussi, furent cités à l’ordre du jour de l’armée française, tandis que le capitaine Nalinne et le major Gillain trouvaient, au bois des Oliviers, la mort des héros,

Et plus tard au Maroc, lors de l’affaire de Casablanca, on trouve encore vingt-cinq Wallons à la légion étrangère, vingt-cinq héros imberbes qui vont porter là-bas leur bravoure, leur mépris du danger et leur passion pour la « petite Reine Blanche ».

La mise en valeur du Congo exigea, elle aussi, des efforts opiniâtres ; les dévouements ne manquèrent pas, Le livre des Fastes belges se termine par l’évocation de trois figures dignes de l’antique : le sous-lieutenant Laplume qui brilla dans l’expédition Chaltin, l’imperturbable Cassart qui refoula les Arabes avec des forces minimes, et surtout le sublime et doux De Bruyne, à qui l’on ne peut penser sans admiration, De Bruyne qui, dans les solitudes de l’Afrique, sans perdre un instant sa tranquillité d’âme, s’égala à Regulus.

Ces hauts faits font l’objet d’autant de contes écrits avec un enthousiasme débordant et un entrain endiablé. Un souffle irrésistible, celui des grandes actions et des grandes œuvres, parcourt le livre.
Une verve étourdissante, qui vous saisit dès les premières pages, ne se ralentit pas jusqu’à la fin du volume.

Merveilleusement campés, les guerriers de des Ombiaux se meuvent dans un cadre toujours varié. La sensibilité attendrie de l’auteur de Mihien d’Avene reparaît ici, de temps en temps, dans un bout de description, dans quelques phrases douces et graves, paroles d’idylle dans la clameur de l’épopée. Des scènes entières, parfois, sont d’une émotion prenante : la mort de Le Tort, par exemple, ou l’aventure du sergent de Bruyne, morceau qui ne manquera pas de figurer dans nos anthologistes d’écoles.

Si les récits de bataille sont d’un mouvement entraînant, l’auteur a su, en outre, nous évoquer d’une manière saisissante la joie grave et sereine qui suit les triomphes. Je songe à Philippe V qui, au lendemain de la victoire, s’endort sur un lit formé de quatorze drapeaux ennemis ; et tandis qu’il reposait sur les trophées pris par eux, Les Wallons, farouches et triomphants, veillent le roi endormi à la clarté des étoiles. Je songe à l’empereur Ferdinand II qui, aux côtés de Bucquoy, passe la revue des Wallons vainqueurs, aux acclamations de la foule viennoise ; je songe encore au cortège de Notre-Dame de la Sarte, qui monte, aux sons des cloches de tous les clochers, vers la chapelle située au sommet d’une colline sacrée et où le prêtre vêtu d’or, s’arrêtant sur les marches de pierre d’où l’on découvre tout le pays, élève son ostensoir vers le Brabant, le Hainaut, le Namur et le Luxembourg, pays wallons !

Mais des Ombiaux terminait à peine son livre sur l’héroïsme wallon, que le canon tonnait devant les forts de Liège, et que les Belges allaient s’illustrer par des exploits bien plus grands et plus tragiques encore.
petit pays qui ne vivait que pour le travail pacifique.

Survinrent les années d’épreuve, et des Ombiaux se montra à la hauteur de la mission qu’on attendait de lui.

En 1915, il fut appelé au Havre par M. de Broqueville, qui l’attacha à son cabinet de ministre de la guerre et de président du conseil. Son premier soin fut de faire connaître la Résistance de la Belgique envahie dans un livre nerveux et haletant, dont les journaux des deux continents reproduisirent des extraits. Puis il donna successivement : la Reine Elisabeth, Le Général Leman, les Revendications territoriales de la Belgique. France-Belqique, Un Royaume en exil. (un volume et trois albums illustrés) les Fastes militaires des Belges, la Bataille de Wœringen, la Littérature Belge et son rôle dans la résistance de la Belgique.

Mettons hors de pairs la Reine Elisabeth, une perle de petit livre, un pastel ravissant qui nous montre que l’auteur de Mihien d’Avène, s’il sait peindre à fresque, excelle aussi dans les tendresses les plus délicates de la miniature. II nous faut signaler aussi le Clairon du Roi, supplément aérien à la Libre Belgique. destiné à être amené par ballonnets libres en Belgique occupée, et enfin la Revue Belge qui assurait une propagande belge périodique et méthodique en Amérique, en Anqleterre, en Espagne, en Italie, en Suisse et en Hollande.

Le premier, des Ombiaux osa parler des revendications territoriales de la Belgique ; aussi en essuya-t-il les plâtres ; son interwiew de juillet 1914 dans les Marches de l’Est, est resté entier à travers la guerre. Francophile de tout temps, il n’était pourtant pas de ceux qui ne faisaient profession d’aimer la France que pour mépriser leur pays.

Et son amour de la terre wallonne ne l’avait pas empêché de rendre justice aux Flamands, tout en combattant le flamingantisme. « Je crois, a-t-il écrit, que si le pangermanisme faisait mine de l’engloutir, la Flandre mettrait à garder son autonomie une ténacité sauvage. » Les évènements ont prouvé qu’il fut bon prophète.
L’après-guerre inspira à l’auteur La Politique belge depuis l’armistice ou la grande peur de la victoire, livre où il défend des thèses avec verve et énergie.

Voilà, pensée et action - une œuvre considérable. Sa multiplicité, pourtant, ne cache pas le diagramme d’idées qui la soutient, ni le sentiment qui l’inspire tout entière : l’attachement à la terre wallonne.
Il me reste, pour terminer cette petite étude, à exposer quelques remarques générales au point de vue de la forme, pleine de ressources. Chaque terme employé porte juste, et remplit exactement le rôle qui lui incombe dans la phrase. On n’ y trouve jamais de ces mises en scène verbales fréquentes chez les écrivains de l’époque, ni de ces ornements massifs qu’affectionne Lemonnier, dont la prose haute en couleurs souffre parfois d’une véritable
apoplexie de mots.

Chez des Ombiaux, le vocabulaire, quoique très complet, ne s’efforce jamais d’étonner le lecteur, ni de l’éblouir. Il aime les énumérations méthodiques, les descriptions accumulatives, procédés qui, depuis Rabelais, excellent à rendre une originale. impres.sion d’abondance. La phrase ailée et lumineuse, a des grâces instinctives. sans effort et sans heurt. L’écriture de des Ombiaux est comme un soc qui déchire le terreau, tranquillement, sans connaître d’obstacles, au pas mesuré et noble d’un attelage de bœufs. Au surplus,l’auteur de Mihien d’Avene s’est contenté d’être wallon, tout simplement, sans recherche et sans artifice, et la réalisation extérieure de ses œuvres est, à tout prendre, le meilleur parement qu’il ait pu donner au monument, déjà gigantesque et si original, qu’éleva son labeur.

Cette forme, dénuée de fard, enclôt un fond d’idées dépourvu d’affectation ou d’artificiel.
Naturaliste, des Ombiaux a reflété dans ses livres la vie régionale de son pays, fidèlement, sans l’embellir. Si mieux que personne, l’auteur de Mihien d’Avène s’est attendri aux exquises douceurs qui flottent parfois comme des brises printanières, au penchant des collines wallonnes, et surtout celles de l’Entre-Sambre-et Meuse - il n a pas craint d exprimer d’ autre part, la vie campagnarde sous ses couleurs les plus crues. Certains de ses personnages sont, en somme, de bien tristes hères, qui ne le cèdent guère en fourberie aux sombres silhouettes de la Terre ou de La Bête Humaine. Et cependant, les tableaux de des Ombiaux sont clairs, doux, réconfortants ; le bonheur de vivre y circule comme l’ondée d’un sang chaud. Au lieu de se laisser attrister par les tares qu’il étudie, il s’en gausse agréablement et. son optimisme le conduit à l’indulgence. Ainsi les livres de cet écrivain sont une grande leçon de bonne humeur, de tolérance, de chartité, en même temps que de dévouement et de travail. Tel est l’ enseignement que nous emportons de ce voyage déjà long à travers une œuvre captivante entre toutes, - une œuvre riante et vaste comme un territoire.

D’après Alex PASQUIER dans plusieurs numeros de la revue du Cercle des XV


Bibliographie de Maurice des Ombiaux

- Chants des jours lointains, poèmes en prose, 1888.
- Vers de l’espoir, prose poétique, 1891.
- Choses anciennes, poèmes en prose, 1891.
- Les amants de Taillemark, drame en trois actes, 1892.
- La ronde du trouvère, poèmes, 1893.
- En Thudinie, guide et un conte : Petites Notre-Dame, 1895.
- Larmes en fleurs, nouvelles, 1896.
- Mes tonnelles, contes, 1898.
- Jeux de cœur, contes, 1899.
- Histoire mirifique de Saint Dodon, roman régionaliste, 1899.
- Maison d’or, roman, 1901.
- Nos rustres, contes, 1901.
- Le joyau de la mitre, roman régionaliste, 1901.
- Têtes de houille, contes, 1902.
- Mihien d’avène, roman régionaliste, 1904.
- Contes de Sambre-et-Meuse, contes, 1904.
- Guidon d’Anderlecht, roman, 1905.
- Contes de Sambre-et-Meuse, contes, 1905.
- L’abbé du Potie, roman régionaliste, 1906.
- Les farces de Sambre-et-Meuse, contes, 1907.
- Io-Ié, bec-de-lièvre, roman régionaliste, 1907.
- Quatre artistes liégeois, essai, 1907.
- La petite reine blanche, roman, 1907.
- Petit manuel de l’amateur de bourgogne, essai, 1908.
- La Thudinie, guide, 1908.
- Victor Rousseau, essai, 1908.
- Camille Lemonnier, essai, 1909.
- Historiettes de Wallonie, contes, 1909.
- Le maugré, roman, 1910.
- L’ornement des mois, essai, 1910.
- Essai sur l’art wallon ou gallo-belge, essai, 1912.
- L’inspiration populaire chez nos poètes, essai, 1912.
- Petit traité du havane, essai, 1913.
- Les manches de lustrine, roman, 1913.
- La Reine Elisabeth, essai, 1915.
- Fastes militaires des Belges, essai, 1916.
- La Résistance de la Belgique envahie, essai, 1916.
- Les revendications territoriales de la Belgique, essai, 1916.
- Le Général Leman, essai, 1916.
- France et Belgique - Ce que les Allemands voulaient faire des pays envahis - Ce que nous ferons d’eux, essai, 1916.
- Un royaume en exil - la Belgique du dehors, essai, 1917.
- La littérature belge - Son rôle dans la résistance de la Belgique, essai, 1918.
- Fastes militaires des Belges, essai, 1918.
- Les premiers romanciers nationaux de Belgique, essai, 1919.
- Psychologie d’une capitale, essai, 1920.
- De la gourmandise, essai, 1921.
- La politique belge depuis l’armistice, essai, 1921.
- Une fille de Meuse, roman, 1923.
- Eloge du tabac - Traité du Havane, essai, 1924.
- L’esthétique de la table ou la Troisième Satire de Boileau, essai, 1924.
- Le ghota des vins de France, essai, 1925.
- Les fromages, essai, 1926.
- Les belles à table, essai, 1926.
- Le dernier des paladins, Don Juan, fils de Charles-Quint, essai, 1926.
- Le nobilaire des eaux-de-vie et liqueurs de France, essai, 1927.
- L’appel de l’enfant ou le sens de la vie, roman, 1927.
- Totor ou le nouveau gros, roman, 1927.
- Le berger des étoiles, contes, 1928.
- L’art de manger et son histoire, essai, 1928.
- Le vin, essai, 1928.
- Traité de la table, essai, 1930.
- Froissart et le génie du Hainaut, essai, 1930.
- Le Coq d’Aousse, roman, 1931.
- La dernière nuit du duc de Guise, roman, 1931.
- Liège qui bout, roman régionaliste, 1933.
- Les verres et les vins, essai, 1933.
- Namur la gaillarde, roman régionaliste, 1933.
- Liège à la France, roman, 1934.
- Au repos des artistes, roman, 1934.
- Le génie bourguignon, essai, 1935.
- Une tanière de féodaux, roman, 1936.
- Le conte, essai, 1936.
- L’amphitryon d’aujourd’hui - Introduction à la vie gourmande, essai, 1936. Rééd. Jean-Paul Rocher, Paris, 2004.
- François Bovesse, un Homme !, essai, 1936.
- Le sein d’Hélène, essai, 1937.
- Les bêtes du parrain, contes, 1937.
- Le guignol de l’après-guerre, roman, 1937.
- La psychologie du goût de Brillat-Savarin, essai, 1937.
- L’Abbaye d’Aulne, essai, 1938.
- Le carnaval de l’Europe, roman, 1939.
- Contes du pays wallon, contes, 1939.
- Saint Landelin, essai, 1941.
- Eloge du cardinal de Bernis, essai, 1942.
- Barbeau-sur-Meuse, roman, 1943.
- La reine des gilles de Binche - Marie de Hongrie, essai, 1943.

Michel M.E. HUBERT