Génédinant
Groupe d'échange et d'entraide pour la généalogie dans la région dinantaise

LE CHATEAU FORT DE POILVACHE

11 février 2007 - Michel HUBERT

Quittons un peu Dinant vers l’aval du fleuve pour gagner le petit village de Houx dominé par les ruines de Poilvache dont nous avions déjà abordé une partie de l’histoire pour raconter la prise par les rusés Dinantais .

Les ruines de Poilvache couronnent les rochers de Houx, village de la rive droite de la Meuse, à une lieue en aval de Dinant. Ses murailles mutilées, ses tours qui semblent défier les âges, révèlent la grandeur barbare d’une époque antérieure au XIe siècle : ce sont les restes d’un château fort qui, grâce surtout à sa merveilleuse situation, joua un très grand rôle sur la scène du régime féodal, et était connu, dans les premiers temps, sous le nom de Méraude ou Emeraude. Suivant Nic. Hauzeur, il y aurait eu là primitivement un camp retranché des Romains.

L’histoire se tait sur l’origine de cette hardie forteresse : la tradition affirme qu’elle fut l’œuvre des quatre fils Aymon ; enfin, certains analystes en attribuent la construction à un parti de Bohémiens qui jadis fit invasion dans la vallée de la Meuse. La première mention que les archives nous font de Poilvache nous le montre sous le sceptre d’Henri l’Aveugle, comte de Luxembourg et de Namur, Nous voyons ensuite qu’à la mort de ce grand guerrier (1196), le château échut à son neveu Baudouin V, comte de Hainaut, qui tenait le marquisat de Namur en fief-lige : mais qu’à la suite d’un traité de paix conclu en 1199, il fut acheté par Ermesinde, comtesse de Luxembourg. Le territoire qui dépendait de Poilvache était une prévôté comprenant cinquante-huit fiefs, sur la rive droite du fleuve se prolongeant vers l’est entre la forêt d’Arche au nord et la principauté de Liège, avec enclaves dans cette dernière.

En 1237, Walëran de Montjoie le reçut en seigneur de sa mère Ermesinde. Ce prince ayant rompu un certain traité de paix avec Jean d’ Eppes, prince-évêque de Liége, celui-ci vint l’année suivante, mettre le siège devant la forteresse. Mais après quelques jours de lutte, il fut subitement frappé de maladie et mourut il Dinant. Le même jour, Waléran faisait une sortie au cours de laquelle il infligeait une sanglante défaite aux troupes liégeoises qui prirent la fuite.

Délivré de cette façon de ses grands ennemis, Poilvache tomba six ans plus tard aux mains de Thomas de Savoie, époux de la comtesse de Flandre : mais celui-ci fut contraint, paraît-il, de le rendre à son propriétaire. A la mort de Waléran, la forteresse fit retour aux comtes de Luxembourg, et n’appartint plus, dès lors, à des seigneurs particuliers ; mais les comtes de Luxembourg, et plus tard ceux de Namur y placèrent des châtelains ou gouverneurs chargés de sa défense.

Au point de vue religieux, Poilvache appartenait au ressort de Sennene, sur l’autre rive de la Meuse. Vu les difficultés qui s’offraient en hiver pour le passage du fleuve, et sur le consentement de l’abbé de Floreffe, Henri V érigea une église dans les enceintes mêmes de la forteresse (1271).

En l’année 1281, moyennant une somme de 2,000 livres, Henri VI, comte de Luxembourg, consent à garder en fief de Guy de Dampierre, comte de Namur, Poilvache et ses dépendances, qu’il avait jusque là possédés en franc-alleu. Cependant cette suzeraineté n’était guère que nominale, car Poilvache restait étroitement uni aux comtes de Luxembourg
En 1298, Henri VII de Luxembourg établit à Méraude un atelier monétaire qui prit bientôt une grande extension à cause de sa situation sur la Meuse, alors principale voie des Pays-Bas.

Vers l’an 1322, lorsque recommencèrent avec plus d’acharnement les luttes séculaires entre Dinant et Bouvignes, les Dinantais vinrent mettre le siège devant Poilvache, dont ils s’emparèrent et qu’ils ne quittèrent que lorsque sa ruine fut complète. Voici l’épisode que G. Rodenbach écrit au sujet de cet assaut :
« La fort était étroitement bloqué, lorsqu’une partie de la garnison sortit un jour, avant l’aube, par une galerie souterraine, dans le but d’enlever des bestiaux destinés à ravitailler la place. Les maraudeurs, surpris en rase campagne par les Dinantais, furent taillés en pièce sans qu’il pût en échapper un seul, Aussitôt, le commandant dinantais donne l’ordre à ses gens de réunir toutes les peaux de bêtes qu’ils pourront trouver, soit dans la ville de Dinant, soit dans les villages des environs. Puis, le soir venu, les chefs affublés de la dépouille de leurs victimes, leurs compagnons d’armes couverts d’une peau d’animal, tous gravissent la côte, perdus au milieu d’un troupeau de bœufs et de moutons, et s’approchent lentement des murailles.
Le mot de passe, arraché le matin, à un des coureurs faits prisonniers, est à peine donné qu’il fait tomber le pont-levis. Les Dinantais pénètrent alors dans l’ enceinte, pèle-mêle avec les animaux qu’ils conduisaient, désarment la garde luxembourgeoise surprise, et. avec l’aide de cinq cents hommes accourus au premier signal, se rendent maîtres du château. »
(Episode déjà relaté dans un autre article sur genedinant NDLR)

En 1344, par acte de déshérence en faveur de Marie d’Artois, Poilvache se trouva annexé au comté de Namur. Guillaume II fit restaurer la forteresse vers l’an 1357.
En 1421 Jean III comte de Luxembourg, vendit le pays de Namur à Philippe le Bon, duc de Bourgogne. En 1434, Philippe, qui avait flairé une nouvelle guerre, causée par les rancunes traditionnelles entre Liégeois et Namurois, fit exécuter des travaux à Poilvache. D’un autre côté, Jean de Heinsberg, prince-évêque de Liège, rejoignit les Dinantais et les Hutois et alla mettre le blocus devant la forteresse. Après cinq jours de lutte acharnée de part et d’autre, les assiégés durent se rendre. La place fut démantelée, les remparts renversés, les bâtiments anéantis, afin que le puissant château fort n’inquiétât plus la fière cité de Dinant.

En 1554, les compagnies franches de Henri II, après la destruction de Bouvignes, culbutèrent de Poilvache quelques remparts qui restaient debout. Enfin, le 19 juillet 1790, lors de la révolution brabançonne, le commandant des troupes autrichiennes établit un poste, avec quelques canons, sur les ruines de Poilvache, dans le but d’inquiéter les Patriotes qui occupaient la rive opposée, et y fit la brêche qu’on voit encore aujourd’hui.

***

Visitons les ruines.

Vis-à-vis du pont de Houx, nous suivons un sentier en pente douce. Arrivés au haut de la montée, obliquons à droite : bientôt nous côtoyons le fossé des fortifications, au delà se dresse une vieille muraille ébréchée : elle est interrompue par une tour éventrée qui porte le nom de Tour des Bohémiens. Nous pénétrons dans les ruines en franchissant le fossé sur un remblai, à l’emplacement du pont-levis que commandait une énorme tour. Laissant le château à notre droite, nous suivons un couloir (anciennement fermé par trois portes) qui nous mène dans le camp fortifié.

Arrêtons-nous un instant ici pour admirer le point de vue : voyez-vous les ruines de cette construction carrée, dont nous sommes séparés par un profond et étroit ravin ? C’est la Tour de Géronsart, ancienne dépendance de Poilvache. Si nous jetons un regard le long de la côte, nous voyons surgir un pan de mur des broussailles : là se trouvait la Tour de la Monnaie ou de Monay.

Revenons au camp fortifié : placé à l’avant du plateau, il est entouré d’une vaste enceinte flanquée de plusieurs tours et surmontée d’un chemin de ronde. Il servait, en temps de guerre, de refuge aux habitants de la prévôté qui y apportaient leurs objets les plus précieux. Si nous le traversons dans la direction de l’ouest, nous arrivons au mur qui fait face à la Meuse et qui relie la Tour du Midi à celle du Nord.

Montons, si vous le voulez bien, sur la Tour du Midi, où un superbe panorama se déroule à nos yeux : la Meuse, que nous apercevons sur un très long trajet, forme, à notre gauche, l’île et le barrage de Houx. A nos pieds s’étend le village du même nom qui, d’ici, paraît lilliputien. Au delà de la vallée, les plateaux couverts de champs et de forêts et parsemés de villages et de fermes isolées, s’étendent à perte de vue,

Continuons notre itinéraire. La Tour du Nord, qui se trouve à l’angle de l’enceinte, est creuse et des mieux conservées. Quittons un instant le mur d’enceinte pour jeter un coup d’œil dans une sombre citerne, alimentée par une source ; la voûte en est en partie tombée.

Déjà nous apercevons, entre les sapins, un énorme pan de mur découpé angulairement sur le ciel et que le lierre essaye d’envahir ; il a encore toute sa hauteur primitive c’est l’église.

A quelques pas de là, au milieu d’un fourré, se trouve l’ouverture grossièrement cintrée d’une galerie souterraine, dont l’ouverture du fond a été murée.
Nous arrivons ainsi au château. Celui-ci, avec sa cour intérieure, couvre une superficie de 1 hectare 54 ares. Au nord se trouvent deux vastes caves contigües : la première est élevée et ne possédait d’abord pour toute ouverture qu’un orifice carré à sa voûte ; aujourd’hui, deux brèches permettent de la traverser. La seconde est plus large, mais moins élevée ; le peu de lumière qui y pénètre par la brèche lui donne un caractère mystérieux : c’est la prison.
En sortant de ce souterrain, un escalier de dix-huit degrés nous mène aux salles du Gouverneur . Ces habitations conservent, dans leurs débris, les vestiges d’une véritable magnificence barbare. Placées à l’arrière du château, elles sont protégées vers leur côté faible par le fossé de fortification, et par une double muraille terminée à chaque bout par une énorme tour à escaliers.
L’une d’elles, la Tour des Bohémiens, mentionnée plus haut, porte les traces d’une modification relativement récente. La moitié qui est restée debout est très bien conservée ; l’autre, ayant glissé avec le roc qui la soutenait, gît encore d’une pièce sur le flanc du fossé.
Tout près de là se trouve le puits, aussi fameux par les légendes qui s’y rattachent, que par la patience et la hardiesse qu’il a exigées pour son creusement. Entièrement taillé dans le roc, et tendant à s’élargir vers le fond, il prenait son eau au niveau de la Meuse, à 75 mètres de profondeur.

Enfin, il nous reste à jeter un coup d’œil sur les ruines des salles que l’on considère comme ayant servi d’ateliers ; parmi leurs débris, dont il ne reste plus grand’chose, signalons une vaste citerne cimentée. Bientôt nous franchissons une poterne et nous nous retrouvons à la porte d’entrée.

Extrait de « Sambre-et-Meuse », Organe officiel du Cercle des XV Série 2 n°6 Décembre 1935

Michel M.E. HUBERT