Génédinant
Groupe d'échange et d'entraide pour la généalogie dans la région dinantaise

LA VIE D’ AVANT....

30 septembre 2006 - Monique COLLARD

Ma grand-mère, Adèle Fastrez, avait plaisir à me raconter des histoires de sa jeunesse, heureuse de trouver une enfant attentive à enregistrer ses souvenirs.
Elle avait une soeur, Céline, de deux ans son aînée. Elles fréquentaient l’école du village où elles avaient comme amies deux fillettes de leur âge, sœurs également : Léontine et Alice.
Au retour de l’école, les petites filles retrouvaient leurs parents, mais aussi deux grand-mères, veuves toutes deux, dont l’une infirme, qui avaient trouvé refuge chez leurs enfants comme il était d’usage à l’époque.
Mais lorsque Adèle eut onze ans, leur vie bascula d’un coup lorsque leur père, Alexandre mourut en quelques jours d’une mauvaise fièvre.

La famille, outre un deuil cruel, se trouva dépourvue de ressources : il n’y avait à cette époque ni sécurité sociale, ni pension, ni allocations familiales.
Chaque famille vivait du travail des parents, les mamans étant plus souvent affectées à l’éducation des enfants, à l’entretien de la maison et des dépendances, et, dans ce cas, aux soins aux parents âgés.
Bien sûr ils avaient tous de grands jardins, des vergers, des poules, des lapins. Certains élevaient une vache que les enfants, après l’école, emmenaient paître le long des chemins, parfois un cochon, nourri de tous les restes et dont le sacrifice, le jour venu, donnait lieu à d’agréables réjouissances entre voisins, avec la certitude de quelques semaines de bons repas.

Mais d’autres besoins se faisaient sentir que la terre, même cultivée avec amour, ne pouvait procurer.
Il fallait trouver un salaire de substitution et les deux fillettes quittèrent l’école pour aller travailler. Un parent établi à Dinant leur trouva un emploi d’ouvrières à la filature de Leffe, pour un salaire, bien modeste, à cet âge, mais cependant utile pour faire fonctionner la maisonnée.

Elles n’étaient pas seules à raccourcir leur scolarité : beaucoup d’enfants étaient mis au travail très tôt. Certains apprenaient le métier de leurs parents, dont le savoir se transmettait ainsi de génération en génération. Qu’ils soient nés dans une forge, chez un maréchal-ferrant, chez un charron ou un cordonnier, leur avenir était tout tracé, sans consultation préalable.
Les enfants d’agriculteurs, eux, apprenaient tout jeunets à s’occuper de la basse-cour, plus tard du bétail et accompagnaient aux champs leurs parents lorsque la saison l’exigeait. Dans les grosses familles où les enfants ne pouvaient tous s’occuper dans l’entreprise familiale, ils étaient souvent placés dans les fermes comme ouvriers agricoles, ou alors devenaient domestiques ou servantes dans les maisons cossues et les châteaux de la région. Ils étaient ainsi nourris, logés, blanchis et, s’ils ne recevaient aucun salaire, mais n’étaient plus une charge pour leur famille.

Des conditions de travail qu’elles avaient connues à la filature, ma grand-mère parlait peu. Sans doute les trouvait-elle normales. De la durée de cet emploi non plus mais je suppose qu’elles l’ont gardé jusqu’au mariage.

Les souvenirs qu’elle avait à transmettre concernaient son angoisse d’enfant tout au long du trajet de la maison au travail et de leur retour, bien fatiguées, chaque soir.
Elles avaient à marcher deux heures (8 kms). Habituées à se déplacer à pied, elles trouvaient la promenade assez plaisante au printemps et en été. Mais en hiver !!! Dans la boue des chemins, dans la neige ou sur le verglas, sous la pluie ou l’orage, fouettées par le vent de la plaine et, pardessus tout, dans la terrifiante obscurité.
Elles partaient à quatre : Léontine et Alice, qui demeuraient à quelques maisons de la leur, avaient dû, elles aussi, choisir cette voie.
Chaque matin, à six heures, elles se rassemblaient et s’engageaient ensemble , munies de lanternes et de leurs boîtes à tartines en fer blanc.
Pendant les premiers 500 mètres, elles traversaient le bout du village qui déjà s’éveillait : le maréchal-ferrant attisait son feu et préparait ses outils, les cultivateurs nourrissaient leurs bêtes, lâchaient les poules dans les champs, et cette activité était rassurante.
Puis, la route plongeait assez brusquement vers la vallée de la Meuse, traversait sur plus de deux kilomètres une vaste plaine, cultivée, certes, mais déserte à cette heure. Le vent n’y rencontrait aucun obstacle et souvent les petites filles devaient s’accrocher l’une à l’autre pour ne pas être emportées ; ensuite, le chemin devenait plus sinueux et se glissait entre des bouquets d’arbres aux formes inquiétantes, longeait le mur du cimetière, un ravin asséché rempli de broussailles et arrivait enfin aux premières maisons de Dinant.
Il leur fallait descendre encore, mais rassurées alors, vers le pont de Dinant, le traverser et prendre à gauche vers la manufacture où les attendaient une dizaine d’heures de travail avec une courte pause pour le repas.
Et le soir,... même chemin en sens inverse, mêmes frayeurs, jusqu’au moment où, vers 20 heures, elles apercevaient les lueurs accueillantes des premières maisons du village.
Lorsque l’angoisse devenait insoutenable, pour trouer le silence de la campagne et des bois, elles tapaient en cadence sur leurs boîtes à tartines, ou chantaient à tue-tête, groupées, serrées, unies par leur amitié, mais si fragiles cependant à cet âge.
Dieu ! Que nous sommes gâtés !!! C’était en 1880.

Soixante ans plus tard, j’ai connu Léontine et Alice. Céline avait épousé un fermier condruzien qu’elle avait suivi dans son village. Les trois autres étaient toujours amies et s’amusaient devant moi, à échanger leurs souvenirs, à ponctuer le récit de ma grand-mère de petits détails oubliés ou d’ anecdotes.

Monique Collard.