Génédinant
Groupe d'échange et d'entraide pour la généalogie dans la région dinantaise

LA PRISE DU CHATEAU DE POILVACHE PAR LES DINANTAIS EN 1322

17 septembre 2006 - Michel HUBERT

Ou l’on voit que nos ancêtres pouvaient s’avérer plus rusés que leur réputation ne le laisse croire.

L’antique et majestueux manoir s’est d’abord appelé le Burg des Bohémiens en souvenir de ceux qui l’ont bâti - quelques compagnons du redoutable Samo, chassés de leur patrie après la mort de ce prince vers le milieu du VIl" siècle. Une jeune et poétique châtelaine lui avait plus tard donné le gracieux nom d’Emeraude, qui lui convenait si bien, à cause de sa situation enchantée au milieu d’une ceinture de fraîches et délicieuses collines entièrement tapissées de buis et de houx au feuillage toujours vert. Pour perpétuer la mémoire de l’ événement que nous allons raconter, les Dinantais changèrent enfin le nom d’Emeraude en celui de Poilvache, rustique appellation que les siècles et les générations ont respectée et qui est venue
jusqu’à nous.

(Ruines du Château de Poilvache et village de Houx)

(Ruines du Château de Poilvache et village de Houx)

Orgueilleusement (en 1322), les Dinantais ont juré de prendre la puissante citadelle et de passer au fil de l’épée les Luxembourgeois qui la gardent.

Depuis le plus riche homme de meubles et d’héritages jusqu’au plus petit garçon ou varlet de la ville, ils sont là, tous les fiers et turbulents communiers, avec leur courte armure bourgeoise qui ne leur descend que jusqu’aux genoux et leur riche cotte d’armes uniforme aux couleurs de la corporation.
Les machines de guerre sont dressées tout autour de la place. Les trébuchets, les mangonneaux, les câbles, les malevoisines, les pierrières et surtout la terrible arbalète à tour, sans trêve ni repos, jour et nuit font rage. Ces machines lancent à toute volée des carreaux, des boulets de métal, des globes incendiaires, des vases remplis de matières incandescentes, des barres de fer rougies au feu, des traits garnis d’étoupe enflammée. Le tapage qu’elles mènent est si assourdissant que l’on dirait la foudre du ciel, et les globes de feu qu’elles lancent pat .milliers, en sillonnant l’espace, jettent une si flamboyante clarté que, au plus épais de la nuit, on voit clair comme en plein midi par un radieux jour d’été.
Mais la citadelle sied haut sur la montagne, et qu’est-ce que la portée d’un trait de grande arbalète quand il faut aller frapper l’ennemi à de pareilles altitudes ?
***
De temps à autre, après le diner , pour se divertir, les assiégés montent aux remparts, et de là, au milieu des rires et des lourdes plaisanteries. ils s’amusent, pendant des heures, à jeter des blocs de pierre, des pots de terre remplis de chaux vive, d’autres engins de destruction qui endommagent fort les machines et tuent chaque fois beaucoup de monde aux Dinantais.

Quant à profiter du désarroi qui s’en suit pour tomber sur les assiégeants et les tailler en pièces, ils n’y songent même pas Ils professent un trop hautain dégoût de tous ces artisans soldats d’occasion, mal à l’aise dans leur costume de bataille et mieux faits pour manier les outils du forgeron que les nobles armes de guerre. Il est préférable de les lasser : tôt au tard, ils retourneront à leurs établis, et cela vaudra mieux ainsi : l’honneur du moins, sera sauf.

Le siège durait déjà depuis vingt jours ; et contrairement à l’attente de leurs ennemis, les Dinantais ne se décourageaient point. Dussent-ils rester dix ans dans cette vallée ils mettront l’Emeraude à leur doigt. Ils l’ont juré tout d’une voix, avant de partir, entre les mains de leurs prêtres, et leurs femmes étaient présentes à leur serment.

Tenter l’assaut de la citadelle était cependant aussi impraticable pour eux que s’ils avaient voulu s’emparer du soleil ou de quelque étoile. Pour s’y hasarder il eut fallu des ailes, et les Dinantais n’étaient que de pesants piétons. Quel moyen alors ? La famine. C’était plus bourgeois à coup sûr. Qu’importe ! A chacun son métier ; les barons se conduisent en barons les bourgeois en bourgeois, et il n’y a de vilain que celui qui perd la bataille.

Voilà pourquoi, depuis le commencement du siège, les Luxembourgeois étaient de si près guettés, et le jour et la nuit, qu’un oiseau n’ aurait pu s’envoler du donjon sans être aperçu.

Cette étroite surveillance, aussi bien, ne les incommodait guère. Ils faisaient du matin au soir bombance, ripaille et grande chère. Tous, depuis le chevalier le plus svelte jusqu’au plus famélique des varlets, ils étaient maintenant plus gras et plus fleuris qu’abbés et que prieurs. Ah ! quand, après le siège, ils retourneront dans leurs châteaux, plus d’un parmi eux verra sa femme lui refuser un baiser, car elle ne le reconnaîtra plus.

Grâce à ces colossales mangeries et à ces libations sans fin, les immenses provisions entassées dans les caves du donjon se fondaient avec la rapidité d’une montagne de glace sous la dévorante morsure des avides rayons printaniers. Le châtelain n’en marquait aucune inquiétude. Il savait trop bien qu’il pourrait aisément se ravitailler quand il en avait besoin. Une galerie secrète ne menait-elle pas de l’intérieur du château au milieu des forêts à une bonne lieue de distance, en plein pays namurois, et ne pourrait-on, par ce chemin, sortir et rentrer sans souci des Dinantais !

Un gros de soldats fut donc envoyé un beau matin par cette voie, avec ordre de ramener des vivres pour le soir. Les hommes d’armes partirent tout joyeux à ridée qu’ils allaient pouvoir piller quelque ferme et même peut-être quelque riche abbaye.

Adieu les beaux soldats ! Embrassez bien vos maîtresses ; le fossoyeur creuse ses fosses.

Les Dinantais connaissaient l’endroit où débouchait le souterrain, et une forte partie de leurs gens y était postée. Chaque arbre cachait un communier, l’œil au guet, l’oreille aux écoutes, la dague au poing.

« Qui va là ? Nommez-vous et vous rendez, ou autrement vous êtes morts ! »

Déjà les Luxembourgeois étaient enveloppés de tous côtés par une troupe trois ou quatre fois plus nombreuse que la leur et armée jusqu’aux dents. La résistance était impossible : ils se rendirent.
On les rangea sur une seule file.
Le chef des Dinantais demanda à celui qui était en tête où ils allaient, pourquoi, et quel était le mot de passe. L’homme refusa de parler. On le pendit à un arbre.

Le second ne souffla mot non plus et il eut le même sort. Il en fut pareillement du troisième, du quatrième, du cinquième, de soixante autres. Tous se turent ; tous furent pendus. -
On arriva au dernier. C’était encore presque un enfant.

« Moi je parlerai, répondit l’enfant. Ces gens-là m’ont trop fait souffrir. Je veux me venger. Nous avions l’ordre de ramener des bœufs, des vaches, le plus de bestiaux que nous pourrions voler, et le mot de passe est : Luxembourg. Voilà. Pendez-moi maintenant, je mourrai content ».

Le mayeur de Dinant était homme de ressources et de prompte résolution.

Tous ceux du bon métier de la boucherie furent sur l’heure envoyés à la ville en compagnie de sire Jacques le sonneur. Jacques monta au clocher de Notre-Dame et sonna la grande cloche pour assembler toutes manières de gens sur la place devant l’église.

« Bonnes femmes, dit le mayeur, allez chercher tous les taureaux, bœufs, vaches, veaux et génisses qui sont dans vos étables et amenez-les ici sans retard. C’est pour le bien de la ville. »

Personne ne rechigna, personne ne demanda plus ample explication. Une heure après, toutes les bêtes étaient au lieu convenu sans qu’il en manquât une seule.

Les bouchers les abattirent, les écorchèrent, mirent toutes les peaux sur leurs chariots, et rendant la viande aux femmes :

« Qu’on fricasse, leur dirent-ils, qu’on se rue en cuisine, qu’on prépare des festins de prince, car ce soir la citadelle sera prise ! »

On avait dépendu les cadavres des Luxembourgeois. On leur ôta leurs armures, leurs casques, toutes leurs armes. Les chefs dinantais s’en revêtirent. Les simples soldats, de leur côté, s’affublèrent des dépouilles des vaches, se mettant à deux sous une peau, marchant courbés, celui de derrière appuyant les mains sur les épaules de celui qui allait devant.

A jour faillant, on s’engagea dans le souterrain. L’enfant qui avait livré le mot de passe marchait en tête et servait de guide.

Le temps était à l’orage ; d’épaisses nuées roulaient dans le ciel tout noir.

Carte postale Ed. Desaix / Dumont-Milard, Moulins-Yvoir.
(Carte postale Ed. Desaix / Dumont-Milard, Moulins-Yvoir.)

Au château l’on s’amuse comme à l’ordinaire. Dans la salle baronnale leur grand hanap à la main, les chevaliers boivent largement et longuement pour, entre eux, faire bonne et joyeuse compagnie. Dans l’Immense cour faiblement éclairée par quelques rares flambeaux, ça et là, le long des murailles, sur des bancs de maçonnerie, par groupe sont assis gens de pied et de cheval, en simple hoqueton ; ils noient leur désœuvrement dans les pots, rient, chantent, devisent, racontent leurs vaillantises ou leurs fredaines, le soir, après le couvre-feu, dans les
coins, avec les petites chambrières de la châtelaine.
Le souterrain débouchait au milieu de cette cour. Le mot de passe fait rouler sur ses gonds rouillés la lourde porte de fer. L’enfant apparaît le premier ; puis pêle-mêle, soudards et bestiaux.

De bruyantes acclamations saluent leur entrée ; et se précipitant dans la salle baronnale, les Luxembourgeois s’écrient :
« Sires, comtes, messeigneurs, faites bonne chère, gaudissez-vous, es jouissez-vous 1 Nos gens ramènent si grande foison de bestiaux que c’est merveille à voir ! »
Mais les peaux de bête sont tombées, les vaches se sont changées en guerriers, les flamboyantes armures reluisent et les glaives brillent dans la nuit. Avant même qu’ils eussent mis l’épée en garde, tous les Luxembourgeois qui étaient dans la cour en jaque, sans armure, ont passé de vie à trépas.
Restaient le châtelain et les chevaliers réunis avec lui dans la salle du festin. Ceux-là avaient eu le temps de se reconnaître.
Furieux comme des sangliers acculés qui entendent à leurs oreilles les sinistres aboiements des chiens et se retournent, épouvantables, pour leur faire tête, tels sont ces vaillants chevaliers.

Comme la faux fait pour l’herbe dans les prés, d’un coup ils moissonnent des rangées entières d’ennemis.
Mais les Dinantais ne reculent pas d’un pouce. Ils frappent sur les Luxembourgeois comme, à Dinant, dans leurs forges, ils battent le cuivre avec leurs marteaux. Ah 1 ils faisaient bien la besogne, ces artisans, ces guerriers de hasard dont on s’était tant moqué. Les moutons étaient devenus des lions. Quels soldats ! Quel carnage ils font !

A minuit, il ne restait plus un seul Luxembourgeois vivant, et les Dinantais étaient seigneurs de Poilvache.

(1) Poilvache, signalé quelquefois comme le château des quatre fils Aymon, paraît avoir appartenu très anciennement aux ducs de Limbourg. Ce fut ensuite, dans la seconde moitié du XIe siècle, la propriété de Conrard l, comte du Luxembourg. Henri L’Aveugle, comte de Namur, l’eut par succession en 1136. Rétrocédé au Luxembourg en 1199, par le Namurois Philippe le Noble, Poilvache fut occupé de force, en 1238, par le mari de la comtesse de Flandre, Thomas de Savoie, qui ne put se maintenir en possession de sa conquête. Ce fief appartenait à Jean l’Aveugle, comte de Luxembourg et roi de Bohême, lorsque les Dinantais, par haine du prince, qui avait sauvé les Bouvignois de leurs mains, attaquèrent Poilvache et le détruisirent (1322). Plus tard, le château appartenant à Philippe le Bon, ennemi des Liégeois, fut saccagé par ceux-ci en 1430 ; mais c’est seulement à l’époque de l’invasion du roi de France, Henri II, que Poilvache tomba pour toujours, en juillet 1554.

Extrait de « Sambre-et-Meuse » Organe officiel du Cercle des XV 2ème série n°2 juin 1934

Michel M.E.HUBERT