Génédinant
Groupe d'échange et d'entraide pour la généalogie dans la région dinantaise

LA FERME ET LA SEIGNEURIE DE VENATTE A CRUPET

7 septembre 2011 - Michel HUBERT

Ayant effectué de nombreuses recherches sur la famille DELOGE originaire de Crupet et de Evrehailles, il m’est apparu au fil du temps l’importance de leur premier berceau connu : la cense de VENATTE.
Un des auteurs de la remarquable étude qui suit m’ayant contacté, j’ai été séduit par son important apport généalogique

La seigneurie de Venatte

La ferme de Venatte est située 3 km à l’ouest de l’église. Implantée à 200 m d’altitude, à mi-pente sur un coteau orienté au sud-est et adossée au bois de Ronchinne, elle domine le confluent du Bocq et du Crupet. L’ancienne fontaine intermittente est à 250 m.

Il apparaît de suite que ce site est particulièrement favorable : situation élevée stratégiquement très intéressante (de Venatte, la tour de l’église de Crupet est bien visible) orientation au sud et proximité de sources et rivières. Il est dès lors assez logique d’y avoir trouvé les traces d’une occupation très ancienne.

Les limites de la seigneurie

Bien que n’étant constitué que d’une ferme, le fief de Venatte était en soi une seigneurie indépendante, avec haute, moyenne et basse justice et droit de mortemain, relevant de la prévôté de Poilvache, au comté de Namur. Venatte se relevait au château de Poilvache, mais pendant un temps toutefois la seigneurie se releva au Souverain Baillage de Namur.

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Cense de Venatte au XVI

Divers documents des XVIIe et XVIIIe siècles prouvent que les limites firent souvent l’objet de discussions et qu’à plusieurs reprises il fallut les redéfinir. Ceci n’est pas étonnant dans une région où de nombreux petits fiefs s’imbriquaient. Par exemple, en 1753, il fut procédé au bornage entre Venatte et Yvoir.

Ces limites furent plusieurs fois confirmées, comme en 1758 :
[...] seigneurie de Venate, icelle est du levant à la seigneurie de Jassoigne joingdant un bois appellé grande Chaumont, du
midi aux terres de Crupet, du 7trion aux paschis de Coux, du couchant au bois de Ronchinne, de la seigneurie dudit
Ronchinne venant à une grosse borne de pierre faisant la separation dudit Ronchinne d’avec Venatte, puis descendant le long du ruisseau de Crupet, en le laissant au midi, Venatte au septentrion jusqu’au rieu de Bauge seigneurie d’Evrehaille jusqu’au gais du marteau feuillen, puis retournant au long de Anwé, laissant ledit Anwé au 7trion et Venatte au midi, de ce
dernier endroit remontant jusqu’à la fontaine, en laissant les bois de S:M : au couchant, et Venatte au levant, le tout étant borné de pierre de taille jusqu’à la commune de Godinne, puis descendant entre la commune dudit Godinne jusqu’au bois de Ronchinne qui est au 7trion et Venatte au midi.
Et finalement retournant le long du bois de Leumont, laissant Ronchinne au levant et ledit Venatte au Couchant, au moien desquels joindans repris au present cercle menage se trouve la seigneurie dudit Jassoigne de même que Venatte.
Ainsi fait et recordé le 22 7bre 1758 à la requisition dudit seigneur de Jassoigne et Venatte, signé Jean Antoine Braux,
Pierre Braux, Jean Rose et Hubert Damas greffier 1758.

Il s’agissait donc de deux portions de territoire distinctes, séparées par le bois de Ronchinne et limitées au sud par le Crupet et le Bocq.
Les points extrêmes, distants d’environ 4 km, étaient le gué du Marteau Feuillen à l’ouest (limite actuelle avec la commune d’Yvoir) et le bois de Chaumont à l’est (butte du Sacré-Coeur de Crupet).

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Cense de Venatte en 1636

La terre orientale était située sous la ferme de Coux, tandis que la cense de Venatte s’élevait au centre de la partie occidentale. Selon les dénombrements de fiefs des 17 octobre 1657 et 8 juin 1686, ce périmètre définissait un territoire d’un peu plus de 155 bonniers, soit environ 147 ha, recouvert de bois aux trois quarts :

Situation : Au comté de Namur, à une demi-lieue de la Meuse.
Contenance : Droit de créer une cour de justice composée de mayeur, 7 échevins, greffier, sergent. - Droit de chasse et de pêche.
Maison avec 30 bonniers de terre labourable. - Prairie, paschis, ahanière (6 bonniers environ). - Bois : la taille de Venatte
(21 bonniers 15 verges) ; le bois de Leumont (27 ½ bonniers) ; la taille deseur le pré à la forge (8 bonniers) ; le bois de la
Falise (13 bonniers) ; la taille derrière Couz (3 bonniers) ; le bois signé Coutichal (34 bonniers) ; le bois dessous Panser
(13 bonniers).
Revenus : Évalués à 40 muids de grains ; avant les guerres, ils montaient à 60.
Charges : Deux muids d’épeautre pour les anniversaires des défunts.

Mais il n’y a pas que le seigneur qui était attentif aux limites de son territoire. Comme Venatte relevait au spirituel de la paroisse de Crupet, son curé et décimateur Henry de Velpen intervint au moins deux fois devant la cour de Venatte afin de fixer les limites du dîmage, notamment la frontière avec la paroisse de Godinne. Parmi les témoignages ci-dessous, le dernier montre combien les curés pouvaient être attentifs à leurs prérogatives et prompts à réagir.

18 janvier 1659 - Témoignage de François Martin, alors âgé de 68 ans

[...] le dismage vat dessur le Rencloz dudit Avillion moulin [...] montant le loing de la Cresse du terne Strinlez et allant
droit apres les nayes du bois de Venatte et de Ronsine par desseur et allant apres Leumont dismage dudit Crupet [...]
18 janvier 1659 - Témoignage de Jean Deloge, censier de Venatte
[...] tous les bois dudit Venatte estiez du dismage de Crupet [...]
10 janvier 1660 - Requête de Henry de Velpen
[...] avoir renseignement des limittes du dismage dudit Venatte depuis l’angle de la porte de la grange de la cense dudit Venatte vers les terres du coste de Godine ou il y fouloir avoir ung posteau allant droit apres la fin du pays de Liege en bas des prairies de Crupet apres les hayes de la separation des dites prairies dudit pays de Liege et confins d’icelluy [...]

10 janvier 1660 - Témoignage de François Martin

[...] pendant le temps le censier qui avoit la disme quy touche au decimateur de Godine [...] vouloit que la separation dudit dismage viendroit a l’angle de ladite grange du coste de Crupet. Ce qu’ayant apersu le deposant il en adverty le pasteur de Crupet Sr Hubert de Wauvre lequel s’en allat a Leffe affin de recognoistre au registre comme ledit dismage alloit et ledit pasteur contraignit ledit censier de remestre ladite limitte a ung posteau dans la grange de ladite cense quy se rapporte encor a une paroi vieille quy est demeuree quy faisoit la separation de la grange du maitre et celle du censier [...]

Pour compliquer encore un peu, selon un document de 1723, la ferme de Venatte dépendait de la banalité du moulin d’Yvoir ! Mais ceci peut relever d’une certaine logique : il était sans doute plus aisé de descendre le Bocq en barque avec des sacs de grain plutôt que remonter à pied sur la rive droite du Crupet. D’ailleurs, la carte de Ferraris établie vers 1770 montre que des quatre chemins partant de la ferme, le plus étroit était le sentier vers Crupet.

Les seigneurs

En 1289, le seigneur de Crupet est Henri de Wellin, dit de Venatte, ce qui sous-entend qu’il était aussi seigneur de Venatte. En septembre 1303, le comte Henri de Luxembourg donne à perpétuité à Henri de Venatte le moulin de Crupet, dit le Moulin-le-Comte. Le fief de Venatte est aussi cité en 1343 dans le dénombrement des fiefs de la prévôté de Poilvache, mais il n’y a aucune trace de relief avant le XVIIe siècle.

Ceci peut s’expliquer de la manière suivante. À partir du moment où les seigneurs de Crupet réunissaient aussi en leurs mains les fiefs namurois de Jassogne, du Moulin-le-Comte et de Venatte, ce dernier devenait en quelque sorte accessoire. Même si la seigneurie était toujours bien établie et distincte des autres, elle fut sans doute englobée de fait dans l’ensemble.

Ainsi, du XIVe au XVIIe siècle, de la même manière que les autres fiefs avoisinants, Venatte fut la propriété des familles de Crupet, de le Loye et de Carondelet .
En 1609, la seigneurie appartient à Anne de Davre, veuve de Jean de Carondelet. Le 27 novembre 1626, les droits seigneuriaux sur Venatte, Jassogne et le Moulin-le-Comte lui sont donnés en engagère, moyennant le paiement de 2.600 florins.

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Crayon généalogique des seigneurs de Venatte

Puis, par son testament du 5 décembre 1633, Anne de Davre laisse à sa seconde fille, Anne-Marguerite de Carondelet, la cense et les bois de Venatte. Ainsi, à sa mort, l’ensemble de ses biens est partagé entre ses héritiers et la seigneurie de Venatte, qui reste toutefois liée au Moulin-le-Comte, est démembrée de celle de Jassogne.
Le 5 février 1650, Anne-Marguerite de Carondelet rédige son testament par lequel elle lègue la cense de Venatte à sa petite-nièce, Marie-Florence de Mérode ; si celle-ci meurt sans enfant, Venatte ira à Anne-Marguerite de Mérode ; enfin, si aucune d’elles n’a de postérité, la cense reviendra à leur frère, Jean de Mérode. Anne-Marguerite meurt peu de jours après avoir testé, car son testament est approuvé le 4 avril 1650.

Marie-Florence de Mérode n’ayant pas de postérité, Venatte qui devait revenir à sa soeur Anne-Marguerite, fut transmis à la fille de cette dernière. En outre, Joseph de Mérode, renonça à ses prétentions le 16.01.1722. Le crayon généalogique montre que la volonté exprimée dans le testament d’Anne de Davre fut ainsi exécutée.

Venatte parvient ainsi à la légataire, Marie-Florence, chanoinesse de Maubeuge, qui fait relever la cense et la seigneurie. Le relief est renouvelé en 1682, puis en 1714 à la suite de poursuites menées par le bailli de Poilvache.
Ensuite, par son testament du 5 octobre 1715, elle institue pour légataire universelle sa nièce Marie-Joseph-Philippine-Éléonore de Artéaga

Cette dernière relève la seigneurie en 1718, suite au décès de sa tante, et l’apporte dans sa corbeille de mariage.

Le 24 novembre 1735, étant sans descendance, Marie-Joseph de Artéaga et son mari, le baron Nicolas-Ernest de Mettecoven, testent conjointement : ils laissent la propriété de tous leurs biens au survivant d’entre eux, puis instituent pour héritier leur neveu, Walter-Nicolas-Ernest de Mettecoven.

Le 28 mai 1738, suite au décès de son épouse, Nicolas-Ernest de Mettecoven, fait relever la cense de Venatte et d’autres biens. Puis le 3 août 1764, la douairière Isabelle-Thérèse de Quarré, sa seconde épouse, fait relever l’usufruit.

Enfin, le 10 avril 1788, Walter-Nicolas de Mettecoven (°1730 †1796) fait relief de la cense et de la terre de Venatte, ainsi que du Moulin-le-Comte, fiefs qui lui reviennent en vertu du testament de son oncle. Il est ainsi le dernier seigneur de Venatte, son décès à Opleeuw coïncidant avec le début de la période française.

L’organisation de la seigneurie de Venatte

Malgré sa taille réduite, la seigneurie de Venatte n’était pas organisée autrement qu’une autre. Elle disposait d’une cour échevinale avec mayeur, échevins et greffier. Ceux-ci avaient toutefois comme particularité de ne pas y résider puisque les seuls habitants n’étaient jamais que les fermiers et leurs domestiques, qui ne faisaient que passer.

De sorte que les membres de la cour provenaient généralement de Crupet, parfois de Maillen, plus rarement d’autres villages avoisinants. Notons quand même que cette cour avait aussi à s’occuper du Moulin-le-Comte où il n’y avait aucun habitant étant donné que l’habitation du meunier se trouvait de l’autre côté de la rivière, sur la seigneurie de Crupet, comme le prouve l’acte de prise de possession de ce moulin par Nicolas le Salpéteur en 1665 (A.E.N., Cour féodale de Poilvache, n° 264)

Citons comme mayeurs Lupsin Collart (1659), Philippe Zutman (1665), Laurent de Heyoul (1671), Louis Stienon (1715), Laurent Damas (1723), Hubert-Nicolas Damas (1729, 1732) et François Jacqmin (1782, 1784) ; comme échevins Jean Collart (1659), Hubert Jadot, Michel Marler, et Lambert Farinet (1660, 1665), Paul de Jassogne et Lambert Sohy (1714, 1716), Pierre du Mazy (1728), Gislain de Loge et Henri Braux (1729), Hubert Lambert, Jean- Baptiste Demonte et Jean Purnode (1732), Gilles Daffe et Thomas
Purnode (1781) ; comme greffiers Laurent Damas (1709), Philippe Jacquet (1712), D.-M. Mataigne (1739), Hubert-Nicolas Damas (1753, 1758) et le notaire Gislain (1782).

Pour ces derniers, comme la cour n’était pas submergée par les causes, ils semblaient plus appelés selon la nécessité que réellement désignés ( A.E.N., Communes Ancien Régime, n° 2247 ; Échevinages, n° 7971)

La ferme de Venatte

Les bâtiments actuels datent essentiellement des XVIIe et XIXe siècles. Ils constituent un quadrilatère, principalement en calcaire, percé de part en part par deux portails sous bâtière.

Les éléments primitifs (portail au nord-ouest et étables au nord-est), en grès rouge burnotien, comportent des ouvertures cintrées, accostées de petites baies à linteau droit. Le logis, bas et de style traditionnel, présente une porte à épais linteau droit frappé d’un blason martelé.
La ferme subit diverses modifications au XIXe siècle avec l’allongement du logis au nord-ouest et la construction d’une grange et de dépendances, puis encore au début du XXe avec la transformation de la façade nord-ouest et le percement d’ouvertures.

En 1957-1958, une habitation, assortie d’une grande terrasse avec vue sur la vallée, a été ajoutée au sud-est ; celle-ci sert de résidence de vacances aux propriétaires.

Les propriétaires aux XIXe et XXe siècles

À la mort du baron Walter-Nicolas de Mettecoven (°1730 †1796), dernier seigneur de Venatte, sa fille la baronne Marie-Isabelle de Mettecoven (°1769 †1820), épouse du comte Charles-Alexandre de Gourcy-Serainchamps (°1751 †1806), hérite de la propriété.
En 1806, ces lointains ancêtres de la princesse Mathilde de Belgique vendent la ferme de Venatte et les terres et bois dépendants pour 76.190 Fr (1).

.

L’acte indique une superficie de 168 ha, mais selon le cadastre de 1810, l’emprise sur la commune de Crupet n’était que de 155 ha.
L’acheteur est Jean-Baptiste de Wilmet (°1744 †1826) (2), l’important maître de forges d’Yvoir, qui lègue rapidement ce bien à son fils Henri-Fidèle-Amour (°1773 †1864). (3)

En 1811, c’est lui qui informe de la découverte des tombes mérovingiennes. Il meurt à 90 ans dans
son château de Weillen et, après partage et échange des nombreuses propriétés, les biens de Venatte reviennent à son gendre Constant de Montpellier (°1804) et sa petite-fille Marie de Montpellier, de Vedrin.

Le domaine comprend alors la ferme avec 67 ha 4 a 76 ca de terres de culture (dont 2 ha 54 a 18 ca sur Évrehailles), « les bois dits al Soque, les Roches, Campagne à Venatte, Bois de Venatte » contenant 30 ha 50 a 84 ca et « le pré dit al Soque et celui dit sous les Roches » faisant 6 ha 75 a 70 ca (4).

Après deux successions, en 1876 et 1878, Venatte échoit au baron Léopold de Woelmont, rentier à Maillen.
Après que le Bois de Venatte ait été divisé et vendu en 1894, la ferme et les terres sont acquises en 1897 par le notaire namurois Charles-Joseph Logé (°1847), déjà propriétaire du château de Ronchinne (5).

En 1910, ses héritiers vendent l’ensemble au comte Ferdinand Dumonceau de Bergendael (°1849 †1912), ce qui lui permettra notamment de devenir bourgmestre de Crupet.
Mais le domaine reste peu de temps dans cette famille. En 1912, dès le décès du comte, sa veuve et ses enfants le mettent en vente. Il est alors acheté par le prince Victor-Napoléon (°1862 †1926) et son épouse la princesse Clémentine (°1872 †1955), fille cadette de Léopold II. La princesse fut fréquemment en résidence à Ronchinne et ses voitures, une Bugatti, puis plus tard une Minerva, sillonnèrent nos routes, surtout de 1933 à 1937. Ainsi, elle rendait souvent visite aux fermiers de Venatte et assistait régulièrement à la messe à Crupet.

Après la guerre, son fils vint souvent chasser dans les environs et il lui arrivait alors de manger à la ferme. À la mort de la princesse, la propriété revient à ses deux enfants, le prince Louis-Napoléon et la comtesse de Witt, lesquels s’en défont rapidement.

En 1956, le comte Legrelle achète Ronchinne - pour le revendre l’année suivante au service social de la Régie des Postes tandis que Paul Gillet (°1891 †1964), alors gouverneur de la Société Générale de Banque, se porte acquéreur de Venatte.

À son décès, la ferme passe à sa fille, épouse d’André André-Dumont. Ce dernier est décédé en 2006, mais bien avant sa mort il avait déjà fait don de Venatte à ses quatre enfants. Au fil des ans, il avait agrandi le domaine à plusieurs reprises par l’achat de parcelles avoisinantes. À ce jour, la famille André-Dumont est toujours propriétaire.

Les exploitants

Le plus ancien occupant connu est un dénommé Pierard Pirechon, cité en 1444 (6.)

Au début du XVIIe siècle, le censier est Jean Deloge I qui cultive une « charrue assez petite » (surface estimée à 35 ha de terres labourables), un jardin et deux bonniers de prairies.

Jacques Deloge (†1645) et son épouse Anne Daman lui succèdent avant 1640. À la mort de Jacques, Jean Deloge II (°v.1603 †1679) reprend l’exploitation avec son épouse Catherine Marcy (ou Marée).

D’après un décompte de 1647, la cense était alors labourée moitié pour lui, moitié pour le seigneur, et le rapport d’une moitié fut de 43 muids 5 setiers d’épeautre et 21 muids 6 setiers d’avoine (7).

La gestion de la ferme passe ensuite à son fils ou neveu Jean Deloge III (†1700).

De son mariage avec Agnès George (ou Agnès André-George), il aura au moins cinq enfants, dont Dieudonnée (°1680 †1732).

À partir de 1700, son gendre Christophe Tazeau, l’époux de Dieudonnée, assure la succession. Vers 1715-1720 il partira à Coux (8).

En 1757, les censiers sont Jean-Baptiste Damas (9) (°1724) et Marie- Catherine Hinque (10).

En 1765, Joseph Berny (†1779) et Marie-Catherine Riboux sont les nouveaux fermiers de Venatte. Après la mort de son mari, celle-ci dirige seule la ferme pendant deux ans, jusqu’en mars 1781, quand elle met un terme au bail.

Philippe Belot, marié en premières noces à Marie Joseph Sonnet et en secondes à Anne-Joseph Deneffe, occupe de suite la cense.

Selon les dénombrements de 1657 et 1686, cités plus haut, l’exploitation agricole consistait à l’époque en 30 bonniers de terres labourables et 6 de prairies.
Le recensement des fermes du comté de Namur de 1782 indique que les surfaces cultivées avaient peu varié cent ans plus tard. Outre l’insistance de la douairière de Mettecoven sur le caractère inculte de certaines terres, il y est rappelé que la méthode classique d’assolement est pratiquée.

[...] consiste [...] en trente trois bonniers cent nonante sept verges y compris huit bonniers de terres incultes laissées en pâturage [...] en prairies trois bonniers et nonante sept verges en pachis sept journaux et vint une verges et finalement deux cent et dix verges de jardin en potager et ahannière
ce qui fait un total de trente huit bonniers trois journaux et vint cincq verges (11) [...]
Que la nature du sol ou du terrain audit Venatte est très mauvais les terres étant en pentes,
Que le fermier cultive et remettre les terres en trois parties, ou en trois saisons a
peu près égales, savoir une en blancs grains, la seconde en marsages et la troisième en jachères sans qu’il seroit en usage d’en déroyer aucune partie à raison que le sol en est très mauvais et que le fermier ne peut déroier en vertu de son bail [...]

Philippe Belot tiendra Venatte pendant près de trente ans, car il renouvelle encore son bail en 1801 (12).

Aujourd’huy onze floréal an neuf de la république française par devant moi notaire public patenté de résidence à Assesses canton de Wierde comparut personnellement le Citoyen Jean Joseph Lallemand pour et au nom de la Citoyenne Gourcy née Mettecoven rentière à Namur, à charge de ratification par cette dernière, lequel nous a dit et déclaré d’avoir rendu à ferme au Citoyen Philippe Belot fermier à Venatte, ici présent et acceptant, la cense, terres, prairies, jardin, ahanières et trieux dudit Venatte commune de Crupet et c’est pour par lui en jouir un terme de trois ans consécutifs, qui ont commencé aujord’huy pour
finir à pareil jour lesdits trois ans révolus et expirés aux conditions suivantes.

Article premier
Ledit acceptant reprenneur devra bien labourer lesdites terres en donnant quatre royes à celles des blancs grains et deux aux marsages comme font ou doivent faire tous bons laboureurs circonvoisins sans en pouvoir déroger aucune.

2.
Devra laisser à sa sortie toutes les terres hersées quoiqu’il ne les auroit point ainsi trouvé à son entrée et ne pourra pâturer les prairies ni pachis l’année de sa sortie après le premier germinal.

3.
Devra convertir en fumier toutes les pailles à provenir des labours de ladite cense sans en pouvoir dispastuer aucune à peine de deux francs d’amende pour chaque botte.

4.
Devra ensemencer au moins un tiers des terres à la saison de marsage en rouges grains, comme veches, poits, favettes, etc et ne pourra semer que deux bonniers de treffle dans ladite saison de marsages mais plus dans celle des blancs grains, s’il le souhaite.

5.
Devra entretenir à ses frais tous les toits de pailles de ladite cense, mais ceux en ardoises seront entretenus par la rendeuse,lequel article est évalué chaque année à dix francs.

6.
Ledit reprenneur est obligé d’acheter chaque année à ses frais 50 rasières de terres de batiaux pour semer sur lesdits treffles,cet article est évalué à vingt francs.

7.
Devra entretenir les chinons des jardins, ahanières, prairies et pachis en les reliant en bon père de famille, pourquoi il profittera du bois sus excroissant à proportion d’un neuvième chaque année et pas plus.

8.
Devra ledit reprenneur entretenir à ses frais les crèches, râteliers, portes, vitres et fenêtres et devra charier toutes les pierres, bois, sables et chaux nécessaires aux réparations des bâtiments de ladite cense et faire quatre autres corvées chaque année avec son chariot et chevaux de Namur à Barcenalle et vice versa si ladite rendeuse l’exige le tout gratis et devra donner la bierre aux ouvriers et ardoisiers.

9.
Ledit reprenneur devra soigneusement veiller à ce que le feu ne prenne aux bâtiments de ladite cense, pourquoi il ne pourra y entrer la nuit sinon avec une lanterne bien fermée et devra répondre de tous les dommages et intérêts causés par l’incendie, si elle provenoit de sa faute, de ses enfants, domestiques ou ouvriers.

10.
Ledit reprenneur devra payer chaque année deux muids d’épeautre de rente due aux pauvres de Crupet, cet article est évalué à vingt francs.

11.
Ledit reprenneur ne pourra labourer ni partager aucunes prairies ni pachis sans la permission très expresse de ladite rendeuse, laquelle se retient à son profit le pré dit à la soc en cas elle veuille faire la dépense d’y faire aller l’eau suivant le plan qui a été pris passé quelques années, dans quel cas le même reprenneur ne pourra prétendre aucun désintéressement à ce sujet.

12.
Le même reprenneur sera obligé de payer seul la contribution foncière personnelle et mobiliaire assises à asseoir sur les biens de ladite cense (sauf celles des bois) à commencer pour la première fois le premier germinal dernier.

13.
Ladite rendeuse se retient le onzième setier de toutes les danrées à provenir des terrains de ladite cense pour en faire tel usage qu’elle trouvera convenir, sans que ledit reprenneur puisse prétendre aucune modération sur son rendage pour cet objet.

14.
Ledit reprenneur jouira du pré à la forge, comme des autres prairies de ladite ferme.

15.
Ledit reprenneur payera chaque année pour rendage trois cents soixante quatre florins ci-devant courant Brabant faisant six cents soixante francs monnaye républicaine, et pour la première fois le onze floréal an dix et ainsi successivement d’années à autres ès mains du receveur de ladite rendeuse. Lequel ... ne sera sujet à modération à moins que par orage ou stérilité il n’y auroit point la moitié des dépouilles, en quel cas il devra faire faire la visitte par des expers à dénommer de part et d’autre aux frais dudit reprenneur endéans huit jours du dégât arrivé pour être faite telle modération que de droit.

16.
Les frais du présent bail, ceux d’enregistrement et d’une copie à délivrer à ladite rendeuse seront supportés par ledit reprenneur.

17.
Et pour assurance tant des ... (?) que des conditions reprises au présent bail ledit reprenneur a obligé, comme il oblige par cette tant ses dépouilles, bestiaux que biens meubles et immeubles présents et futurs pour y recourir au besoin par les voyes les plus courtes et les plus usitées en ce département et suivant loix. [...]

En plus des nombreuses obligations imposées au locataire, il est à noter que d’anciens usages ne sont pas abandonnés : corvées, rente aux pauvres de Crupet, prélèvement en nature d’un onzième de la production... et ce malgré l’instauration de la République.

Philippe Belot ne reconduit sans doute pas son bail au-delà du terme prévu de trois ans, car en 1808 Jean-Joseph Fernelemont, fermier déjà sortant, vend au plus offrant chevaux, vaches, cochons et attirails de labour (13).

Un nouveau fermier s’installe ensuite à Venatte pour plus de quarante ans. Laurent Finfe (°1769) est né à Évrehailles, mais vient de Malvoisin, le village natal de son épouse Jeanne-Joseph Collau (°1776). Trois filles et un garçon naîtront ensuite, si bien que dans les années 1830-1840, le patriarche a constitué autour de lui une tribu avec ses enfants, ses gendres et son frère Louis, qui fait office de berger.

Les années passant, la gestion de la ferme échoit à son fils Hubert (°1818), marié à Marie-Joseph Hermant (°1823), la fille d’un meunier d’Évrehailles. Le 1er mai 1857, la famille Finfe quittera Venatte.

La relève est assurée par des Crupétois de souche : Rémy Delvosal (°1810) et sa soeur Désirée (°1816) ; ils sont aidés par leur neveu Auguste Trussart (°1845) et sa famille.

De 1876 à 1889, la ferme est dirigée par Guillaume Dieudonné (°1812) et Rosalie Mélot (°1810), venant d’Yvoir. Ils y vivent en compagnie de leur fils Isidore, de leur bru et de cinq petits-enfants.
Ils s’établiront ensuite à Mélin, en Brabant wallon.
Les occupants suivants sont Alexis-Joseph Stiernotte (°1840 †1909) et Anne-Joseph Mazy (°1840 †1896), natifs de Dorinne, et leurs six enfants. Ils s’investissent dans l’élevage, récoltant au passagede nombreux prix dans les concours agricoles.

C’est à cette époque que les accès à la ferme sont modifiés avec l’ouverture de la gare d’Évrehailles-Bauche en 1903, les chemins séculaires vers le nord (Ronchinne) et le sud-ouest (Yvoir) sont abandonnés au profit du sentier descendant au sud-est
.
Au décès d’Alexis, les enfants poursuivent un temps l’exploitation. Mais en 1913, suite au mariage de deux fils, les animaux et tout le matériel agricole sont mis aux enchères. Alfred (°1867 †1926) et sa soeur Antoinette (°1883 †1959), restés tous deux célibataires, dirigent ensuite Venatte pendant une douzaine d’années. Jusqu’au 7 avril 1925, date à laquelle ils mettent tout en vente publique « pour cause de cessation complète de culture ». Alfred et Antoinette se retirent alors à Wépion.

Alphonse-Joseph Paquet (°1893 †1933), de Maillen, et Marie Ferraille (°1899), de Lustin, s’installent ensuite à Venatte. En 1933, Alphonse Paquet est blessé mortellement, écrasé par une machine à battre : les chevaux qui la tractaient s’étaient emballés dans la côte menant à la ferme. Sa veuve, en charge de six enfants, tiendra encore l’exploitation pendant une dizaine d’années, aidée par son beau-frère Louis Paquet (°1895).

Après la guerre, la famille quitte Crupet pour Temploux.
Joseph Henrard (°1900 †1954) et Louisa Lejeune (°1902 †1973) les remplacent. Ils sont originaires de la région de Waremme et ont tenu une ferme à Rosée pendant la guerre. L’extension de l’aérodrome de Florennes les privant de terres, ils déménagent pour Venatte en 1946.

Rapidement ils installent l’électricité, tirant à leurs frais une ligne depuis le bas de la côte. Au début des années 1950, la ferme hébergea fréquemment des scouts. En 1954, Joseph Henrard se brise la colonne vertébrale en chutant d’un prunier et décède peu après. Deux des fils veulent poursuivre, mais ils doivent arrêter après deux ans, car le plus jeune doit effectuer son service militaire. Louisa Lejeune quitte alors la ferme pour un commerce à Yvoir.

Le 1er août 1956, l’exploitation est remise à Charles Lange (°1912 †2001) et son épouse Hortense D’Ans (°1912 †1985), tous deux nés à Horion-Hozémont. Ils sont accompagnés du grand-père et de huit enfants, âgés de 1 à 17 ans. Dès leur arrivée, ils assurent les travaux de la moisson. Une part importante des revenus de la ferme provenait de la fabrication du beurre qui était distribué en auto à Yvoir. Leur fils Jean-Louis (°1943) reprendra l’exploitation en 1969, pour y mettre un terme en 1988.
Il faut considérer qu’il s’agit là des derniers fermiers de Venatte, car de 1988 à 1997 la ferme est louée à un couple manquant d’expérience agricole : leur élevage de brebis et de fabrication de fromage ne rencontreront pas le succès escompté.

Depuis lors, le corps de logis a été aménagé en appartements donnés en location , tandis que les terres sont gérées par une société qui sous-loue les prairies à la saison à divers éleveurs.

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Ferme de Venatte

1. A.É.N., Protocoles notariaux, n° 5354 (notaire Buydens, acte du 10.05.1806).

2. En 1771, l’impératrice Marie-Thérèse avait conféré un titre de noblesse à la famille Wilmet, l’autorisant à porter la particule. En 1822, ce titre sera complété en de Wilmet d’Yvoir
J. et D. CLOSSET-SOVET, Les grandes demeures et les forges d’Yvoir, Yvoir, 1996.

3. Il fut maire d’Yvoir pendant la période française et est repris dans les archives du cadastre sous les prénoms Fidèle-Amour-Constant (sic !).

4. A.E.N., Protocoles notariaux, n° 8047 (notaire Destrée, acte de partage et acte d’échange du 23.06.1864).

5. Il possédait encore d’autres biens à Évrehailles, Yvoir, Namur, Andenne et Durnal. À ce titre il faisait partie des citoyens éligibles au Sénat en 1897. Mémorial
administratif, Namur, 1897, p. 630

6. D. BROUWERS, Les Aides dans le Comté de Namur au XVe siècle, Namur, 1929.

7. A.G.R., Fonds de Mérode-Westerloo, n° Q 386.

8. Christophe Tazeau eut une fille, Jeanne-Agnès (°1707 †1805), qui fut très riche.
Elle était la veuve de Pierre de Castillon, qui aurait été le barbier de Joseph II, et elle percevait des pensions en provenance d’Espagne. Elle prêta souvent à des habitants
de Crupet, notamment à Jean-Baptiste Rigolet. Pour plus de détails, voir L GENETTE, La ferme Oger à Spontin. Quatre siècles d’histoire, Hamois, 2001.

9. Il achète une vache et deux jeunes boeufs à la vente organisée au château le 31.10.1757.

10. Trois enfants sont baptisés à Crupet de 1755 à 1758.

11. Nous comptons 39 bonniers 25 verges.

12 A.E.N., Protocoles notariaux, n° 4426 (notaire Anciaux, bail du 11 floréal An IX).

13 A.E.N. Protocoles notariaux , n° 4429 (notaire Anciaux, passée du 25 04 1808

D’après Pascal ANDRE et Hugues LABAR

Je remercie Hugues LABAR pour sa documentation et son aimable autorisation.

Remerciements aussi à Dany LALLEMAND pour l’aide qu’il m’a fournie dans les recherches sur la famille DELOGE et l’intérêt qu’il a éveillé pour cette ferme de Venatte.

Clichés Hughes LABAR

Michel M.E. HUBERT