Génédinant
Groupe d'échange et d'entraide pour la généalogie dans la région dinantaise

LA CHANDELLE DE CHALEUX ET LES NUTONS

1er janvier 2007 - Michel HUBERT

Voici une petite légende qu’on m’avait racontée , étant enfant, que j’ai eu le bonheur de retrouver, et qui va nous évoquer un beau coin de la Lesse .

Madeleine n’était qu’une pauvre fille d’ Hulsoniaux , mais c’était bien, dans l’inconsciente splendeur de ses quinze ans, la plus ravissante villageoise qu’on pût rencontrer. Pure comme un firmament, sa vie s’écoulait uniquement partagée entre la prière et les soins du ménage. On la croyait la plus heureuse des filles. Elle avait cependant son chagrin, la pieuse et naïve Madeleine, un bien gros chagrin.

Son chapelet était en bois vulgaire et grossièrement taillé, œuvre d’un apprenti patenôtrier qui avait employé du fil enduit de cire pour réunir les grains les uns aux autres. Or, Madeleine avait entrevu parfois la patenôtre de la châtelaine, dont les Ave étaient en jais et les Pater en argent ciselé, et elle pensait qu’elle prierait plus dévotement Notre-Dame si elle avait aussi un chapelet bien beau et bien riche. La possession d’un pareil joyau était le rêve de la pauvre enfant ; elle en perdait le sommeil, le boire et le manger.

Furfooz possède une grotte célèbre qui était, à l’époque de ce récit, la demeure d’une tribu de Nutons. Sortes de génies souterrains et nocturnes, les Nutons habitaient les rochers et l’intérieur des montagnes, et ils ne sortaient jamais pendant le jour ; mais, la nuit, on les apercevait quelquefois, errant par les sentiers ou se livrant sur l’herbe fleurie à des danses joyeuses et à des jeux fantastiques. Très maigres et de taille sommaire, ils avaient la face ridée, l’aspect vieux et chétif, la voix en même temps enfantine et vieillotte ; mais ils rachetaient toutes ces laideurs physiques par une adresse sans pareille et une intelligence supérieure à celle des hommes. Ils étaient habiles dans tous les arts mécaniques, surtout dans le travail des métaux, la fabrication des armes et des objets d’orfèvrerie.

Loin d’être les ennemis des paysans, ils vivaient en bons rapports avec eux, leur rendaient volontiers service et se montraient, en toutes circonstances, charitables et généreux. Comme ils étaient adroits forgerons et experts taillandiers, et que leurs épouses étaient de fines lingères, nos paysans ne se faisaient point faute de recourir souvent à leur complaisance et à leur habileté. Après s’être signée d’un grand signe de croix, la paysanne s’en venait déposer à l’entrée de leur demeure souterraine son panier rempli de linge ; le paysan apportait des couteaux à aiguiser, des socs et des coutres de charrue ou d’autres outils à réparer. Paysans et paysannes avaient bien soin de déposer, en même temps, un morceau de pain blanc, une tartelette ou quelque friandise. Le lendemain, pain, tartelette, friandise avaient disparu ; mais le linge de la ménagère était poli, plissé et proprement plié, les faux étaient aiguisées et les outils raccommodés,

C’était à ces génies mystérieux, amis et protecteurs des hommes, qu’en désespoir de cause Madeleine songeait maintenant à demander le beau chapelet de jais et d’argent, sur lequel il lui semblait qu’elle prierait si bien. L’entreprise était hardie et toute remplie de dangers. On racontait, dans les veillées, que les Nutons emportaient au fond de leurs repaires les malheureuses dont ils parvenaient à s’emparer, et qu’elles ne revenaient qu’après plusieurs jours, quelquefois même après plusieurs semaines. C’était terrible.

Bien qu’elle ne sût pas au juste quel affreux tourment les Nutons faisaient subir à leurs victimes, Madeleine avait grand’ peur et tremblait bien fort. Elle était femme cependant. Aussi, son envie finit bientôt par l’emporter sur ses appréhensions et ses terreurs. Elle prit donc de la farine, du sucre et du lait, dont elle fit les plus succulentes galettes qui fussent au monde, car elle savait boulanger comme personne. Les ayant soigneusement enveloppées, elle les porta, par un beau soir de mai, à l’entrée de la grotte, et, à côté, elle mit son grossier chapelet de bois.

Madeleine, comme bien l’on pense, ne dormit point de toute la nuit, et le matin n’avait pas encore paru qu’elle s’acheminait alerte et gaillarde - quoiqu’un peu craintive encore, vers l’entrée de la grotte des Nutons.

Quelles ne furent point sa stupéfaction et sa joie, quand, à la place de ses galettes de gruau et de son pauvre chapelet de paysanne, elle aperçut un joyau si beau et si riche qu’il eût fait envie à une reine !

Ni à Dinant, ni à Namur, ni à Sedan où on l’avait menée une fois, Madeleine n’avait vu un si riche bijou, et elle restait à le regarder, bouche bée, yeux grands ouverts, croyant rêver.
Les Nutons guettaient la venue de la belle paysanne.

Quand ils la virent bien absorbée dans la contemplation du somptueux chapelet, cinq d’entre eux s’élancèrent vers la jeune fille. Leurs hideuses figures avinées et pleines de rides, leurs yeux lubriques, leurs corps velus épouvantèrent la timide Madeleine ; elle se sauva vers Chaleux ; ils la poursuivirent. Elle courait aussi vite qu’elle pouvait ; mais les Nutons gagnaient du terrain, et il lui semblait déjà sentir contre sa nuque leurs haleines de démons. Elle ne savait plus ni où elle allait, ni ce qu’elle faisait. Tout d’un coup, elle se trouva devant la Lesse qui coulait large, profonde, tumultueuse, et qui lui barrait le chemin. Les Nutons allaient l’atteindre. Elle se jeta dans la rivière, et les cinq lutins, allumés par leurs désirs, excités par
cette course folle, se précipitèrent à sa suite dans l’eau bouillonnante.

Le corps de la pauvre Madeleine fut retrouvé le lendemain par les hommes d’armes du seigneur de Custinne ; il était suspendu à une branche de noyer par le chapelet miraculeux, et le charmant visage de la petite morte n’avait rien perdu de sa beauté angélique ; elle semblait dormir.

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Aiguilles de Chaleux

Tous les ans, le 24 mai, jour anniversaire de la mort de Madeleine, une rose des marais très belle, très blanche et très pâle fleurit tout au bord de la Lesse, à l’ endroit même où la jeune fille tomba dans la rivière ; cinq ronces petites. Rabougries, mais couvertes de longs aiguillons, croissent à l’entour du rosier et lui font comme une couronne d’épines. Les paysans disent que ce sont les âmes de Madeleine et des Nutons qui reviennent.
Mais la nuit qui succède à cette date mémorable, il se produit un phénomène bien autrement étrange et merveilleux.
Vis-à-vis du hameau de Chaleux se voit un épais massif de roches dont la Lesse mine la base. Au milieu de cette montagne se dresse la silhouette d’une roche bizarre et fantastique. On dirait un cierge immense que la main d’un géant aurait planté dans la montagne. Les gens du pays l’ont appelé la Chandelle parce que, chaque année, cette nuit-là, au coup de minuit, le rocher s’allume comme un colossal flambeau.
Spectres blêmes à la prunelle fauve, les vieux Nutons poilus sont soudain sortis des eaux mugissantes de la Lesse. Ils se prennent par la main, ils passent, ils tourbillonnent.
La Chandelle, sinistrement, éclaire la danse des fantômes ; sous les reflets rouges de ses lueurs, leur barbe et leur chevelure semblent teintes avec du sang ; les loques qui les habillent sont comme des vêtements de feu. Ils se prennent par la main, ils passent. ils tourbillonnent, ils ricanent.
Madeleine apparaît en courte robe bleue, en frais chapeau de paille. Entre ses doigts, elle égrène les perles de son chapelet.
Les Nutons, quittant leurs jeux, se précipitent vers la jeune fille ; Madeleine s’enfuit ; ils courent, ils courent - chasse hideuse de démons obscènes derrière une âme de vierge.
Bientôt tous ensemble. pêle-mêle, comme il y a cinq cents ans, ils tombent dans la rivière et disparaissent sous ses eaux. La Chandelle au même instant s’est éteinte, et le rocher se dresse morne et ténébreux dans la nuit tranquille.

Ce lendemain, sur le bord de la Lesse, vous chercheriez vainement à retrouver la belle rose pâle et les cinq ronces rabougries armées de longs aiguillons. Mais la mousse et les gazons où les Nutons difformes ont dansé. sont striés de raies blanchâtres et visqueuses qui se croisent et s’entre-croisent à l’infini, comme si des limaces baveuses s’étaient traînées là, innombrables, pendant des jours.
H. de NIMAL.

Extrait de « Sambre-et-Meuse » Organe officiel du Cercle des XV 2ème série n°2 janvier 1934

Michel M.E. HUBERT