Génédinant
Groupe d'échange et d'entraide pour la généalogie dans la région dinantaise

L’EMPRISONNEMENT DU PRINCE DE CHIMAY DANS UN CHATEAU DE COUVIN

29 octobre 2006 - Michel HUBERT

L’EMPRISONNEMENT DU PRINCE DE CHIMAY DANS UN CHATEAU DE COUVIN

Thibaut de Morent, ayant tenu pendant quelques temps la seigneurie de Chimay, l’a vendu à Jean Decroy, troisième fils de Jean, seigneur de Kinty et Simeghen, et de Marguérite de Craon, dame de Than, mariés ensemble l’an 1384, et fut ledit Jean créé premier comte de Chimay, par Charles Hardy à Bruges l’an 1429, en février , fait gouverneur de Luxembourg, grand bailly du Hainaut et s’appelait communément le comte à la Houzette , parce qu’il portait des bottines, se délectant grandement à la chasse, même jusqu’à courir sur les terres et bois d’autrui. Ce qui fut à son grand malheur.

Car comme il courrait souvent chasser sur les terres et bois de Couvin, les bourgeois dudit Couvin en furent si mécontents et prirent une telle haine contre lui, qu’aucuns des principaux firent une conspiration secrète pour le tuer, ou le jetter dans un tel cachot, et si secrètement que personne n’en saurait rien, et d’où il ne sortirait de sa vie.

Donc , pour exécuter leur dessin, ils aspirèrent tant qu’un jour le dit comte, étant venu chasser sur les bois dudit Couvin, et par ardeur de la chasse, traversant les hailliers à course de cheval, tellement qu’il était bien loin et séparé de ses gens, ils courent sur lui masqués, mettent la main sur la bride de son cheval, l’arrêtent, le garottent et lui bandent les yeux, et le mènent ci et la par la à travers les bois comment s’ils l’eussent voulu emmener bien loin jusqu’à la nuit et puis à l’insu des autres bourgeois le jettent en une profonde fosse et hideux cachot d’une tour du château dudit Couvin, ou chaques jours on lui jettait en cachette quelque peu de pain et d’eau, pour le faire mourir lentement, plutôt que pour le substenter.

Il fut la sept ans, sans que madame sa femme, ou autres de ses gens en ressussent aucunes nouvelles, un chacun se persuadait qu’il avait été assassiné par quelques voleurs, ou dévoré des bêtes sauvages lui aussi ne savait en quel lieu il était détenu , ni pour quelle raison s’imaginait être bien éloigné. de Chimay, n’en étant néanmoins que de trois petites lieues.

Au bout de sept ans d’ une si cruelle prison, Dieu eût pitié de lui et lui donna occasion de sa délivrance, en cette sorte.

Dans le dit cachot, qui était le creux d’un rocher , il y avait une fente et ouverture .par où tant seumement il recevait quelque peu de lumière, et au pied dudit rocher était une petite plaine, où près là un jeune garçon qui paissait des moutons, lequel avec une arbalestre guinait et tirait après la dite fente et ouverture du dit rocher, et après plusieurs coups, arriva qu’ il tira droit au trou ; donc étant approché, du rocher, et ayant mis son bras, pour reprendre son trait, le comte, le prend et le tient ferme par la main, le garçon crie, hurle, le comte l’appaise, le fait taire, lui parle doucement et demande là ou il était, et ayant entendu du garçon qu’il était à Couvin, le prie qu’il voudrait appeler son père, si secrettement que personne ne put le savoir, et lui promit de le faire riche lui et son père a toujours, et que son père apporterait avec soi en cachette, plumes, papier et encre, ce qui fut fait ; donc le comte, le mieux qu’il put à la faveur d’un peu de lumière qu’il recevait par la dite fente, écrivit a madame sa compagne, et commandat qu’incontinent a force d’armes elle l’a viendrait délivrer de cet horrible cachot, ordonne au messager de partir le lendemain de grand matin pour être à Chimay au lever de madame, et à laquelle, et a nul autre il montrerait la lettre ; étant venu a Chimay, sur le matin, comme il lui avait été ordonné et à la porte du château, il demanda au portier de pouvoir parler a madame, et à laquelle il devait remettre une lettre, le portier la demanda pour la porter à madame, l’autre persiste dans le refus, protestant qu’il ne pouvait l’a donner ni montrer à autres qu’à elle, le portier voyant sa constance et opiniâtreté, « attend, » dit-il, « ici, madame sortira dedans une demie heure pour aller à la messe. »

Il attend donc, et puis, madame, sortant du château, est venue, sur le pont levis du château, il lui donna la lettre, de laquelle, elle n’eut pas sitôt vue la souscription, qu’elle ne reconnut incontinent la main de son seigneur et mari, et tombe en pamoison entre les bras de sa suite, d’ou relevée et revenue a soi, et ayant lu la dite lettre, incontinent envoye à la ville, et aux dix sept villages de la terre de Chimay et commande a un chacun de venir a Chimay, S’ans aucuns delais, avec les armes pour aller délivrer leur seigneur, depuis sept ans détenu, en un horrible cachot dans le château de Couvin, tous accoururent promptement, traînant avec eux deux pièces d’artillerie, vont siéger la ville de Couvin, les bourgeois épouvantés, et ne sachant la cause du dit siégé viennent au camp, et ayant entendu la cause, retirèrent le comte du dit cachot et le rendent à ses gens, il était si changé pour la pauvreté et la misère, qu’à grand peine on pouvait le reconnaître, ses habits étaient tellement pourris qu’ils tombaient par lambeaux au premier attouchement. Il fit cannonader la ville et renverser le château qui des lors ce château n’a été rebâtis, et dit faisant allusion, sur le nom de la ville, que le vulgaire de ce quartier, appelle non pas Couvin, mais Couvé : Couvé tu m’as couvé mais tu ne me couveras plus.

Le dit messager, père du dit garçon, surmommé Basselaire, d’où sont descendus les Basselaire de Chimay.
Le dit Jean premier, comte de Chimay, avait épousé dame Marie Dellalaing, baronne de Ruisuraing, laquelle par après étant héritière de sa sœur Jeanne Dellalaing dame de Ruisuraing, femme a Olivier de Bretagne, en secondes noces , comte de Ponthieres, vicomte de Limoges, seigneur d’Avesnes et Landrecis, décédée sans hoirs, en la ville (l’Avesnes en l’an 1433, a donné avec le dit Jean, son mari au chapitre de Chimay, les biens que le dit chapitre possède encore à présent a Eslonge.

Le dit seigneur Jean et la dite dame Marie Dellalaing, ont fait bâtir l’hopital de Chimay en apparence pour remercier Dieu de la délivrance de ce cruel et horrible cachot.

Ce récit, qui parait tenir à la fois de l’histoire et de la légende , est textuellement extrait des archives de Couvin.

Extrait de Dinant et ses environs par SIDERIUS Dinant 1859

Michel M.E.HUBERT