Génédinant
Groupe d'échange et d'entraide pour la généalogie dans la région dinantaise

HISTOIRE DU PONT DE DINANT (1ère PARTIE origines à 1866)

19 décembre 2016 - Michel HUBERT

Nous présentons ici les origines et l’histoire du pont de Dinant.

L’article permet de mettre en évidence la manière dont il fut financé et les détails des différents péages sans oublier les bénéficiaires exonérés..

Dépourvue de moyens de grande communication, parfois même, lors de la crue des eaux, des. moyens de communication les plus rudimentaires, non seulement avec l’Entre-Sambre et Meuse, mais, ce qui était plus grave, avec Neffe et Saint Marc, ses faubourgs, notre ville, dès le XIe siècle, comprit les avantages que lui procurerait un passage établi sur la Meuse.

Caressé d’abord comme une idée chimérique, ce projet, malgré les difficultés de son exécution, ne tarda pas néanmoins à prendre corps ; il se développa, grandit et finalement, lors de l’édification du pont des arches à Liége, arriva à un degré suffisant de maturité.
l s’en fallait cependant beaucoup, que la construction d’un monument de ce genre présentât chez nous aussi peud’obstac1es que dans la métropole.

A Liège, en effet, la propriété foncière appartenant à l’évêque, il était dès lors loisible à celui-ci d’en disposer à son gré et d’autoriser ses sujets à élever
sur son étendue tel ou tel édifice dont l’utilité lui serait démontrée.

A Dinant, il n’en était pas ainsi : morcelé ,à l’infini, notre sol était inféodé à une quantité de propriétaires terriens qui tous tenaient â la jouissance parfois bien puérile de leurs prérogatives féodales ; il n’était donc pas possible au villicus ou chef de l’administration bourgeoise, de faire exécuter, sur le territoire soumis à sa juridiction, le moindre travail qui revêtit même un caractère d’intérêt général, sans l’intervention de ceux à qui ce travail aurait pu, n’importe dans quel sens, porter ombrage.

Malgré ces difficultés, qui jusque là avaient paru insurmontables, les instances des Dinantais furent si vives, si pressantes, qu’ Henri de Verdun se décida à faire en sorte de concilier les nombreux intérêts engagés dans la question .. A cet effet, le 1er septembre 1080, il réunit dans notre ville, une assemblée de tous les détenteurs des fiefs ou arrière-fiefs, et leur tint un langage dont le résultat ne tarda pas tangiblement à se manifester.

Godescale, Abbé de Waulsort, à condition que les vassaux de ses terres fussent affranchis de tous droits de pontage, abandonna les revenus que lui procurait le bac desservant les deux rives du fleuve.

De même Albert II de Namur, qui, en sa qualité de préfet d’une province mosane de l’Empire, jouissait de la propriété des eaux de la rivière sur toute l’étendue de ce gouvernement, fit partiellement le sacrifice de -ce privilège, en sorte que, entraînés par ces exemples, les seigneurs de moindre envergure firent, sur l’autel de l’intérêt public, abandon de leurs droits particuliers.
On put donc dès lors se mettre immédiatement à l’œuvre les travaux furent poussés avec la plus grande activité, si bien que l’année suivante. le pont fut terminé et livré à la circulation. .Ce pont - il est -convenable de le faire remarquer avant d’esquisser l’histoire de son existence - comprenait six arches en pierre, et, s’il faut en croire certains érudits, avait remplacé un ouvrage en bois, emporté par les eaux avant 946.

En 1175, la solidité du monument fut pour la première fois mise à l’épreuve : la violence des eaux fut telle cette année, qu’elle lui causa de graves avaries.

En 1214, sous le pas cadencé d’un corps de troupe commandé par Wallerand de Limbourg, une arche vint à céder, entraînant avec elle de nombreuses victimes dans les flots.
Doté. d’un tablier mobile en 1360, il fut également, à la même époque, pourvu de deux puissantes, tours, qui, élevées à son extrémité, servirent à en commander les approches. (Ces ouvrages militaires existaient encore en 1741)

Avec une force qu’on ne lui soupçonnait plus, notre .pont brava la crue de 1409. Si violente qu’elle fût cependant, cette crue, qui détruisit le pont des Arches ; à Liége, n’atteignit guère l’intensité de celle -de 1460 à laquelle, avec une égale ténacité, la vieille construction fit vaillamment tête. Un instant pourtant, on l’avait crue perdue ; car, enlevés par le torrent dévastateur, tant dans notre ville qu’à Anseremme, des immeubles, des meubles, des matériaux de toute espèce étaient venus, avant de s’engloutir, frapper avec une force de propulsion considérable ses masses granitiques et avaient failli les emporter. Le lendemain de cet événement mémorable, qui avait été occasionné par un orage dont avait eu beaucoup à souffrir le plateau de la Lesse, on retira du limon du fleuve, à Andenne, où elles étaient venues échouer, deux armoires remplies d’argenterie ; les bahuts furent, par les soins du magistrat de Namur, restitués à leurs propriétaires dinantais.

Le siège fameux de 1466 et le sac qui en fut le résultat, n’enveloppèrent heureusement point notre pont dans la ruine qui atteignit tous les autres monuments. Abandonnée depuis .des siècles. à la merci de l’onde mugissante, parfois meurtrie ; blessée, amputée d’un membre même, comme nous l’avons vu déjà, il était, facile de prévoir que la maîtresse œuvre de Henri de Verdun ne présenterait plus longtemps un front serein à l’impétuosité des éléments ; et de fait, la débâcle des glaçons de 1573 eut enfin raison de sa sénile résistance. Il ne resta du pont, disent nos archives ; que deux arches à moitié ruinées, sur lesquelles était une chapelle. La maison scabinale qui se trouvait également assise sur ces voûtes, fut naturellement englobée dans ce désastre, avec tout ce qu’elle renfermait de chartes et d’artillerie.

En présence de la situation lamentable de leurs. finances, l’effondrement du pont constitua pour les Dinantais une véritable calamité.

Il fallut néanmoins que l’on songeât, et au plus vite, à assurer, entre les deux rives, le passage des piétons et des véhicules. Le bac qui, en 1080, avait fait le bonheur de nos pères, fut, dans cette intention, tiré de son poussiéreux linceul et son utilisation, mise aux enchères, fut adjugée à Bodechon, le liégeois.

L’Abbé de Waulsort, armé du privilège dont nous avons vu un de ses prédécesseurs faire état en 1080, tenta bien de revendiquer, au profit de sa maison, les revenus que rapporterait cet antique moyen de transport, mais ce fut sans succès. L’édilité passa outre, se contentant de renouveler, pour ne .pas trop s’aliéner les bonnes grâces du prélat, l’exemption de droits de pontage accordée antérieurement aux manants de ses terres : Ce premier point’ élucidé, la ville se préoccupa, de la réfection du monument ruiné. Afin de se procurer les ressources qui lui étaient indispensables, elle créa d’abord certains, impôts de consommation ; puis aliéna divers biens communaux , notamment une île, que les travaux de canalisation ont fait disparaître et qui se trouvait à la hauteur de notre athénée actuel. Ces moyens financiers ayant toutefois été jugés insuffisants, encore, on dut renoncer à l’idée de remettre le pont : dans l’état où il se trouvait précédemment, et forcément, on décida qu’une simple charpente de bois. serait jetée entre les deux culées et les piles restantes.

Confié moyennant 5400 florins de Brabant, à Wollereau, de Mézières, cet ouvrage, au grand dam du commerce dinantais, avança lentement et dura même près de 2 ans (1573-1574). Toutefois, disons-le à la décharge de l’entrepreneur ardennais, sa solidité -et partant sa durée firent honte aux cintres de pierre établis par les pontifes, ses devanciers.

En 1661, il prit fantaisie aux Dinantais, amis de la platonique symétrie, de substituer à la charpente -qui avait fait ses preuves, une voûte en pierre, admise trop légèrement par la ville. Ce projet reçut, dès la même année, un commencement ’d’exécution ; mais les ressources faisant défaut, on ne put procéder’ à ce •travail que d’une façon intermittente, ce -qui fit que les piliers du .pont émergeaient à peine •de 11 pieds du niveau normal des eaux, quand ’survint l’occupation française, Louis XIV fournit .alors les 130.342 livres qui étaient indispensables •à l’achèvement des travaux .(voir autre article sur ce même site).

Pont de Dinant

Le traité de Ryswyck (1697)• qui restitua Dinant au prince de Liége, fut, pour nous, gros de conséquences fâcheuses :
Obligés, suivant les prescriptions de ce traité, de "remettre la place dans l’état où ils l’avaient trouvée", les Français, malicieusement, se conformèrent à la lettre de cet instrument diplomatique et firent impitoyablement sauter lès constructions qu’ils avaient ou réparées ou élevées. Cet acte de .vandalisme, que justifiaient d’ailleurs quelque peu les mœurs de l’époque, replongea notre ville dans un véritable -océan de perplexités.

Pour se tirer d’embarras, elle crut devoir s’adresser à Joseph Clément ; ce prince généreux comme le sont d’ordinaire les potentats, offrit à sa bonne ville l’assurance de sa bienveillance et lui accorda, en guise de subside, le privilège suivant :

« Joseph Clément, par la grâce de Dieu, archevêque et prince-Electeur de Cologne, évêque et prince de Liège, etc , sur les instances réitérées des bourgmestre, conseil et habitants de sa bonne ville de Dinant, pour le l’établissement de leur pont sur la Meuse, comme une chose absolument nécessaire pour la sûreté de la dite ville, pour la commodité publique et le bien de leur commerce qui ne peut subsister sans cela, a bien voulu leur accorder, comme elle leur accorde par la présente, la permission de rétablir le dit pont quand bon leur semblera, aux mêmes conditions et avantages, avec les mèmes droits de péages ci-devant accordés à la ville de Huy, dont sa dite A. S. E : veut et entend que ceux de sa dite bonne ville de Dinant jouissent dans toute son étendue, car telle est sa volonté à laquelle tous ceux à qui il peut toucher auront à se conformer. Donné en. sa résidence électorale de Bonn, le 10 décembre 1716. Signé à l’original Joseph Clément, Electeur Rosen Vt »

Non content de cet acte de munificence épistolaire, l’évêque de Liége daigna préposer au surplus des fonctionnaires à la surveillance des travaux, et leur permit même de contracter, si la chose était utile, un emprunt de 10.000 écus. Les droits de péages devaient, le cas échéant, servir à l’amortissement et au payement de l’intérêt de ce capital.

Le 1er mars 1717, la reconstrution du pont fut exposée au rabais à l’hôtel de ville et octroyée à. Jean Dorez, pour la somme de 27.800 florins ; Dorez, dès l’hiver de la même année, mena son entreprise à bonne fin.
Pont de Dinant

Le 14 mars, les droits de passage du nouveau pont, tant ceux de dessous, accordés au prince, que ceux de dessus, appartenant à la ville, furent cédés par voie d’adjudication.
Nous donnons ci-dessous l’énumération, et le tarif de ces droits :

Chaque bateau montant ou descendant ’la Meuse devra passer comme s’en suit, savoir : pour un bateau dont la pielle sera de dix pieds et plus jusqu’à neuf, chargé, quatre florins ; non chargé, deux florins ; pour un de neuf pieds jusqu’à sept, deux florins, non chargé, la moitié.

Pour un depuis sept jusqu’à six, trente patars, non chargé, la moitié.

Pour’ tous autres moindres bateaux, chargé, un florin, non chargé, la moitie.

Pour nue miguolle ou nacle, chargé, un florin, non•chargé, la moitié.

Pour une nacelle chargée, cinq patars, à la réserve de celles de nos bourgeois qui viendront à la drache,à là boulangerie ou à la poissonnerie en cette ville, qui ne paieront rien, non plus que quand ils iront promener et pêcher et Messieurs du magistrat quand ils feront pêcher.

Pour les givées des marins, sommiers et viennes, à chaque longueur en boursin , un florin.

Pour celle des stançons, weres et semblables, à chaque longueur ou boursin, cinq patars

Un chariot chargé ou non chargé, avec le charretier pour passer et repasser le même jour, cinq patars.

Pour un carrosse. dix patars .

Pour une charrette, chaise .ou calaise, cinq patars ,
Les voitures étrangères venant d’Allemagne, Lorraine, Hainaut, Luxembourg et d’autres provinces étrangères, paieront -pour passer’ huit patars et pour repasser huit patars .

Pour une charette ou tombereau chargé ou non chargé, allant, pour bourgeois, à Saint-Médard, pour passer deux liards, sauf que les charrettes pour leurs braz et munies, comme aussi leurs brassins destinés ’pour leur consommation seront exempts de droit de passage sur le pont, et non les autres denrées.

Que tous bourgeois et habitants de cette ville, voir même Messieurs les rendeurs et Messieurs du magistrat nul exceptés ni réservés de quell de dix ans, et aussi bien que, toutes personnes indifféremment paieront à pied, tant pour passer que pour repasser, un liard, qui devra se donner en passant.

Et ceux qui passeront à cheval. un patar en passant et un patar en repassant.

Pour chaque bête comme bœuf, vache, poulain, génisse " et autres un patar.

Pour chaque même bête comme mouton, brebis, porc, "chèvre, veau et autres semblables, on paiera à la pièce un liard,
Pour un troupeau de moutons excédant un cent, on paiera seulement du cent, quinze patars.

Après avoir fixé le tarif des péages à percevoir, la ville, dans les termes suivants stipula l’exonération de tous droits de pontage en faveur des personnes ci-dessous désignées :

Aux habitants de la terre de Waulsort.

Au révérend prélat du monastère de Florennes.

Aux religieux des. ordres mendiants.

Aux pères jésuites.

Aux écoliers et écolières.

Aux syndics et médecins des pères capucins.

Aux prêtres administrant les sacremeuts et visitant les malades et vaquant aux enterrements.

Au sieur Michel de St Hubert, pour le grand honneur qu’il avait eu, de conduire par’ bateau, son Altesse de Dinant à Namur, (pour sa neffe seulement)

Sous la révolution brabançonne, notre canton, plus d’une fois, servit de champ clos aux partisans de Van der Noot et aux soldats de Joseph II. Le principal objectif de l’armée autrichienne, qui avait établi ses bivouacs sur les hauteurs d’Herbuchenne et de Falmagne, était naturellement le passage de la Meuse, passage dont la réussite pouvait seule lui permetttre d’envahir et de reconquérir les provinces qui s’étaient soustraites à la domination de l’empire. Les patriotes avaient en quelque sorte eu la prescience de cette tactique ; aussi, pour en contrarier les effets, le général Koeler qui les commandait avait-il eu soin d’échelonner ses forces. sur la rive gauche du fleuve et de construire à l’extrémité de notre pont, après en avoir rompu une arche un corps de garde palissadé.

Pour débusquer les Brabançons de cette position, les chasseurs impériaux qui, de leur côté, occupaient. les ruines de l’ancien fort, pointèrent sur eux. quelques pièces d’artillerie. Déjà deux sentinelles avaient été tuées et plusieurs .hommes blessés ; quand, pour répondre à l’ennemi, Koeler fit amener deux pièces de 36. Comme ces canons causaient grand dommage à nos concitoyens, en ce sens qu’ils étaient placés verticalement .au-dessous de la ville, et que les projectiles qui atteignaient les. murailles de la vieille forteresse rebondissaient dans leurs cours et dans leurs jardins, ils saisirent le général belge de leurs plaintes ; celui-ci, toutefois, reçut mal leurs remontrances et leur fit savoir que, si, comme ils le prétendaient, ses pièces étaient insuffisantes pour avoir raison de l’ Autrichien, il en ferait chercher d’un calibre plus élevé. Heureusement, il ne fut pas donné suite à cette menace et la retraite des patriotes nous débarrassa de bien noirs soucis.

Après cette retraite, notre ville remplaça le tablier mobile du pont qui avait été détruit par une travée en bois. Enlevée’ en 1815 et plusieurs fois réparée depuis, cette travée fit, quelques années plus tard, place à une arche de pierre.

En 1866. pendant une nuit d’été, sans qu’aucun symptôme eut pu le faire prévoir, la majeure partie des’ deux arches centrales du vétéran de la Meuse s’abîma dans’ les flots. Une’ étroite bande -de maçonnerie résista seule et permit aux piétons, pendant quelque temps encore, de se rendre pédestrement à Saint Médard.

Sur la requête de l’Administration dinantaise, l’Etat ordonna l’érection d’un pont provisoire en bois en attendant la construction d’un pont en pierre avec tablier en fer.

MM. Claes et Fléchet se chargèrent de ce dernier travail qui fut inauguré en 1870, pendant la guerre franco-allemande.

Extrait de « Histoire de Dinant » par Henri Hachez Court- St- Etienne Imprimerie Victor Chevalier, éditeur 1893 pp 18-31

réédité en 1932 à Bruxelles chez J.B.Willems-Van den Borre , éditeur.

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Michel M.E. HUBERT