Génédinant
Groupe d'échange et d'entraide pour la généalogie dans la région dinantaise

DINANT A TRAVERS LES AGES

1er mai 2007 - Michel HUBERT

Malgré certaines inévitables redites parues dans d’autres articles, celui-ci a pour mérite de donner un aperçu succinct de l’histoire de Dinant depuis les origines jusqu’en 1935 et de créer une ligne du temps pour permettre au lecteur de voir où s’insèrent les différents épisodes déjà relatés et à venir

DINANT A TRAVERS LES AGES

Dinant est d’origine très ancienne. Il devait déjà être habité sous la domination romaine, ainsi que l’attestent les antiquités mises à jour après la guerre de 1914-1918. On peut admettre que saint Materne établit un oratoire à Dinant, vers le commencement du IVe siècle. Or, ce fait suppose nécessairement l’existence d’une population. D’après d’anciens chroniqueurs, notamment Jean d’Outremeuse, saint Materne, s’étend rendu dans nos contrées. pour y convertir le peuple, opéra divers miracles, entre autres celui de tuer, à lui seul et de son bâteau pastoral, un serpent monstrueux qui avait, en un jour, occis 81 habitants du pays ! ?
Au VIe siècle, la ville avait déjà une certaine importance. puisque des chefs francs y ont battu monnaie et que Monulphe, évêque de Maestricht et fils d’un seigneur dinantais, nommé Randace, qui possédait alors la localité, en disposa en faveur de son église, par acte daté de l’an 558.
L’anonyme de Ravenne, géographe du VIIe siècle, lui donne le nom de « Dinantis ».

Le partage du royaume de Lothaire, vers 870, attribue Dinant à Charles le Chauve, qui y a battu monnaie. Les citoyens, les marchands de la ville, avaient déjà des relations avec Cologne du temps de ce partage. Ils ne payaient dans cette cité aucun droit de tonlieu pour leurs marchandises et nommément pour leur cuivre ouvré.
A cette époque, la ville, pour se prémunir contre les attaques redoutables des Normands, construisit sa première ligne de murailles. Peu après. Dinant, placé par les empereurs sous le protectorat de l’évêque de Liège, figure avec importance parmi les « bonnes villes » de cette principauté ecclésiastique et voit s’élever un château fort sur le rocher qui surplombe la cité (1040). Mais ses habitants ne furent pas les derniers à prendre part aux luttes contre les prélats. Un citoyen de la ville se rendit célèbre au commencement du XIIIe siècle, comme le continuateur des « hérésies » de l’abbé Joachim et d’Amaury de Bène : David de Dinant fut persécuté. Ses doctrines panthéistes étaient encore plus dangereuses pour l’Eglise qu’une opposition politique.

Au XIIIe siècle, on voit par un rescrit du roi des Romains, que les Dinantais étaient entrés dans une ligue formée par les principales villes du pays pour défendre leurs privilèges et franchises contre l’évêque (1231) ; et, plus tard, lorsqu’un tribun, leur concitoyen d’origine, Henri de Dinant, obtint à Liège, une immense autorité, ils suivirent ses conseils et s’organisèrent pour la liberté (1252). Le parti démocratique eut ses beaux jours et ses revers, mais quelle qu’ait été la fortune dans le cours des deux siècles suivants, les Dinantais restèrent fameux par leur esprit opiniâtre et querelleur.

Pendant trois siècles, depuis la Guerre de la Vache, à la fin du XIIIe, jusqu’à la grande lutte entre la maison d’Autriche et les Valois au XVIe siècle, les Dinantais furent d’incorrigibles batailleurs, ayant constamment quelque querelle, tantôt avec Bouvignes, tantôt avec Namur, tantôt avec les ducs de Bourgogne, tantôt avec le roi de France, qu’ils promettaient de mettre à la broche, Avec cela, moins de chance que de témérité,

C’est ainsi qu’en 1273, lorsque s’alluma cette guerre fameuse de la Vache, ils voulurent être de la fête. Le sire de Dave, envoyé contre eux, les força de lâcher pied et les poursuivit de si près, que vainqueurs et vaincus entrèrent en même temps et pèle-mêle à Dinant.
Vers la même époque, commencèrent entre les Dinantais et les Bouvignois une lutte mémorable, qui ne finit qu’en 1322. Il fallut une génération nouvelle pour rendre à Dinant. momentanément épuisé par cette lutte, son ancienne splendeur. Sa prospérité grandit bientôt dans de telles proportions, grâce à son industrie du cuivre, que Jacques du Clercq, chroniqueur contemporain, parlant de Dinant, au commencement du XVe siècle, le citait « comme la plus marchande la plus riche, la plus forte ville de par deça les monts. » Elle renfermait de 25 à 30.000 habitants, en y comprenant les faubourgs. La ville était défendue par d’épaisses murailles et un château aux murs crénelés dominait la cité et le fleuve.

Le caractère et l’activité commerciale des marchands-batteurs dinantais il été très bien mis en lumière par M. Pirenne ; « Les marchands-batteurs de Dinant, au XIVe et au XV" siècle » ; leur clientèle ne comprenait pas seulement les habitants de la principauté de Liége : c’est surtout à l’étranger qu’ils exportaient la plus grande partie de leurs ustensiles en laiton. Par suite de leur habileté, du fini de leur travail, les batteurs dinantais ne tardèrent pas à posséder le monopole de cette fabrication. Au XIIIe et au XIVe siècles on trouve les Dinantais commerçant à Louvain, à Bruges, à Arras, à Paris, à Lyon, à Milan, On voit déjà en 1273 des marchands-batteurs voyageant en Angleterre. Dès lors, c’est un va-et-vient continuel entre les rives de la Meuse et les bords de la Tamise ; des Dinantais vont vendre leurs produits en Angleterre, d’où ils ramènent sur le continent des cuirs et des laines (Brouwers, les Marchands-batteurs de Dinant, à la fin du XVe siècle).

Le commerce bien spécial auquel ils s’adonnaient, leur créa une situation particulière au sein des marchands hanséatiques de Londres : le « stahlhof » de la Ligue teutonique comprenait, au XIVe siècle, un dock réservé aux produits de la batterie dinantaise.
Dinant était alors à l’apogée de la gloire et de ses richesses. Au temps de cette grande prospérité, la ville possédait douze églises, plusieurs abbayes, un fort servant de « maison commune », au milieu du pont de Meuse, une ceinture de murailles formidables, percée de huit portes et hérissée de tours, de grandes fonderies de cuivre occupant des milliers d’ouvriers, des mines et des carrières très riches.

Est-il besoin de le dire ? L’or affluait dans la bonne ville et stimulait les efforts, Les batteurs de cuivre et les gros marchands enrichis, construisaient d’opulentes demeures ; lucrative comme la draperie, leur industrie permettait l’éclosion du luxe et des arts. Mais, à la différence de la draperie, elle était artistique par elle-même et elle exigeait, comme ouvriers, des artistes. Parmi les batteurs de cuivre célèbres, aux XIVe et XV" siècles, on notait les Herber, les de Saint-Hubert, les Masine, les Grognart, les Josez, les de Gerimes, les de Villenfagne.

Si les sciences sont sœurs, les arts sont frères et aiment de vivre en famille ; aussi, tous les arts plastiques fleurissaient à la fois à Dinant. Les « maîtres ès pierres » avaient une renommée presque aussi étendue que celle des « ouvriers en cuivre ». C’était de bon ton, dans la noblesse et la bourgeoisie, de leur confier l’exécution des mausolées.

Le duc de Bourgogne, lors du sac de 1466, donna à la grande industrie dinantaise et à la puissance militaire un coup terrible ; si la ville se releva, ce fut pour languir et n’être plus, pendant longtemps, que l’ombre d’elle-même ; mais l’impulsion artistique, si fortement imprimée, en prenant une nouvelle direction, sembla prendre une vigueur nouvelle.
Patenier, Blès, les Wespin dits Tabaguet, tinrent bien haut le flambeau du génie et, à chaque siècle, il se trouva de leurs compatriotes pour le maintenir, ou du moins, pour l’empêcher de s’éteindre.

Dinant succombe donc.dans un effroyable désastre en 1466, sous les coups de Charles-le- Téméraire ; son commerce est anéanti, et nombre d’années s’écoulent avant que la ville se relève de ses ruines. Mais un nouveau siège et de nouveaux pillages, accomplis par le roi Henri II, désolent Dinant et Bouvignes en 1554.

Avec le XVe siècle se termine la période épique de l’histoire dinantaise. Désormais nous ne verrons plus les querelles particulières revêtir le cachet d’âpre et de sauvage grandeur qu’elles eurent précédemment. Nous ne verrons plus davantage se produire ces soulèvements qui, à tout instant, ébranlaient les bases de l’autorité communale et jetaient le désarroi dans les rouages compliqués de l’administration liégeoise. C’est que l’autorité du prince-évêque s’est .accrue de la faiblesse des Dinantais et que, du reste, les horreurs qui ont marqué la prise de Dinant et de Liége sont les dernières et convulsives manifestations d’une ère qui succombe sous le poids de ses forfaits.

La rupture du pont de la Meuse. à la suite d’une débâcle de glaçons, l’établissement du collège des jésuites, les « nopses et festins » qui eurent lieu à Dinant à l’occasion de la joyeuse entrée du prince-évêque Ernest de Bavière, ( 1 ) la reconstruction du château fort sur un nouveau plan. et les ravages de la peste qui décima une partie de la population, marquent la fin du XVIe et le début du XVIIe siècle amène à Dinant d’utiles progrès : l’établissement d’une barque marchande allant à Namur et Givet, de francs marchés avec primes pour ceux qui les fréquentent, d’un mont-de-piété, le pavage des rues, la défense de couvrir les maisons en paille, etc. .. Louis XIV qui, après un quart de siècle d’occupation, quitte Dinant en 1697, ont il démolit les fortifications, emporte les canons et fait sauter jusqu’au pont de Meuse, prescrit cependant l’utile innovation des lanternes ou réverbères dans les rues.

Le XVIIIe siècle, jusqu’à la révolution brabançonne, n’offre aucun évènement remarquable pour l’histoire de Dinant,jusqu’à l’époque de la révolution brabançonne. Le 25 novembre 1789, une colonne de Patriotes rencontra les Autrichiens près de la ville et y fut dispersée et battue,
Les Français occupèrent de nouveau la cité en 1795. Ils en firent le centre d’une sous-préfecture du département de Sambre-et-Meuse.
***
La vue de Dinant, prise du pont ou de la rive gauche, n’a cessé, depuis de longues années, de tenter le crayon du peintre et du dessinateur. Rien n’y manque, ni la silhouette des fabriques, comme disent les paysagistes, ni le couronnement de la citadelle campée sur le rocher à pic, ni la verdure étagée sur les collines, ni les perspectives sinueuses de la rivière allant se perdre des deux côtés dans un poétique et magnifique horizon.
La citadelle vaut une visite. Un escalier de 408 marches s’élève sur la grand’place, dans un enfoncement, entre l’église et les maisons du fond de la place ; il conduit au-dessus du fort, construit en 1818, par les Hol1andais, sur l’emplacement de l’ancienne forteresse démolie par les Français.
Le fort actuel a un immense avantage sur ses pareils : il n’a jamais servi - qu’à couronner le rocher d’une façon très pittoresque. Il fut terminé en 1821, comme l’indique une inscription gravée au-dessus de la porte de l’est (anno VI post prœlium ad Waterloo).
Le déclassement des petites places de guerre de la Belgique en 1852 rendit officiel1ement la citadel1e de Dinant aux loisirs de la vie privée. Sa carrière militaire avait été marquée par une seule aventure bien connue et dont le rocher porte encore les traces noirâtres : à cette occasion, l’infortunée ville de Dinant, qui a subi tant d’attaques diverses et éprouvé tant de malheurs, fit l’expérience d’un système d’agression tout à fait inédit et encore plus imprévu. Cet accident
arriva le 21 juillet - jour de fête nationale -1838.
Le’réservoir immense qui, depuis le temps des Croisades, recevait les résidus de la digestion de toutes les garnisons, fit irruption sur la ville vers 11 heures du matin.
Un petit journal de l’époque l’Eclaireur conta avec humour cette « catastrophe ». Après avoir inondé le marché, l’avalanche se divisa en deux courants, et s’élançant à travers deux petites ruelles qu’il remplit jusqu’au premier étage, alla ensuite se jeter dans la Meuse, qu’il colora tout entière d’un nuage d’ocre foncé, qui porta aux brasseurs de Namur et de Liége la nouvelle du fléau. On s’aperçut sans doute, ajoute le facétieux chroniqueur dinantais, d’un changement de bouquet dans la bière fabriquée pendant ces jours néfastes.

Un voyageur qui visita Dinant en 1880 écrivait :
La paisible petite cité ne s’anime qu’en été, quand les touristes y font halte ; pour le reste, les jours de foire et les jours d’élections législatives. Ces jours-là, dès le matin, la grande rue est envahie par des équipages de tous les modèles, depuis le break et le coach aristocratiques conduits à grandes guides, jusqu’à la modeste carriole traînée par un âne. La Meuse et la Lesse arrosent un pays de châteaux. Les seigneurs, comme on les appelle, arrivent, conduisant les électeurs ruraux ; on dételle à la Tête d’Or, dans les auberges, et l’on vient se presser aux abords du palais de justice et de l’hôtel de ville. Une couple de mille personnes s’entassent dans ce long boyau de la grande rue. Les opérations durent parfois jusqu’à deux heures, et, comme on a l’habitude de dîner à midi et demi, les estomacs sonnent creux. Le résultat proclamé, la grande rue se vide et l’on n’entend bientôt plus que le clapotement de l’eau qui passe sous le pont. Des tables sont dressées dans les hôtels. Le champagne coule à flots chez l’aubergiste du parti vainqueur. Vers la brune, toute la noblesse champêtre disparaît et les équipages reprennent le chemin des manoirs. Les carrioles s’attardent, et les paysans en
blouse fraternisent avec les citadins. Quand les libéraux triomphent, on allume des feux de Bengale sur les hauteurs, et parfois on tire des boîtes d’artifice dont les échos répètent au loin les éclats. Tels sont, avec les processions, les jours de fête de la population dinantaise, l’une des plus paisibles et des plus patriarcales de la Belgique.

Le Dinantais est gai, bon vivant par nature, cordial envers les étrangers, mais passablement gouailleur pour ce qui regarde les hommes et les choses qui l’entourent. Il aime à blaguer l’autorité et il est volontiers de l’opposition.
Il faut entendre le copère, et particulièrement le forboti (habitant du quartier Saint-Pierre) devisant sur le pont ou sur le pas de sa porte, par une belle soirée, des hommes et des choses du jour, entremêlant son appréciation de plaisanteries du crû et d’éclats de rire sonores, pour avoir une idée de cette verve narquoise qui rendit de si mauvais services aux Dinantais à l’époque des ducs de Bourgogne.

Il n’y a personne qui, après avoir lu le récit des discordes sanglantes qui régnèrent pendant si longtemps entre Dinant et Bouvignes, ne soit disposé à s’informer des relations qui existent aujourd’hui entre les deux localités voisines. Hâtons-nous de dire qu’on ne rencontre plus trace de cette hostilité. Toutefois, le Dinantais se fait encore un malin plaisir de rappeler à tout qui veut l’entendre que lui, Dinantais, est né Liégeois, tandis que le sang namurois coule dans les veines des habitants de Bouvignes.

Août 1914. - Dinant, tout en menant sa vie paisible et calme, se préparait aux réjouissances estivales quand des bruits de guerre viennent troubler la quiétude de ses habitants. Le 23 août, date effroyable et inoubliable, la cité presqu’entière, après avoir été livrée au pillage, fut détruite par la torche incendiaire et d’autres matières inflammables. De Dinant, dont les maisons avaient l’air de flâner à la débandade au ras de son rocher, entre les fonds de Leffe et la roche à Bayard, de la vieille et hospitalière cité, blottie dans son coin de pierres et de verdure, il ne restait qu’un tas de briques, un amoncellement de ferrailles, de platras et de pierres descellées.

La ville est aujourd’hui (1933, n.d.l.r.) presque totalement reconstruite. Son pittoresque de vieille cité, accru par tant de générations, a disparu en grande partie, Mais son site incomparable demeure et l’église Notre-Dame s’est vu restituer la flèche bulbeuse dont on l’avait gratifiée au XVIIe siècle et qui, haute de 68 mètres, lui donnait une physionomie si typique comme l’a écrit George Garnir, Une fois qu’on l’avait vu, on n’oubliait plus ce clocher en forme de courge allongée, revêtu d’une cuirasse d’ardoises côtelées : son architecture baroque amusait l’oeil. Le bulbe, le rocher, la placette, le pont, les vieilles maisons aux couleurs criardes renversant leur image dans le fleuve, constituaient un décor unique, familier, accueillant : l’étranger en marche vers Dinant le cherchait des yeux, du plus loin qu’il pouvait l’apercevoir ; on ne pouvait l’oublier une fois qu’on l’avait contemplé. C’était la gaîté wallonne, la fantaisie blagueuse, l’attrait cordial de la tradition, le culte des vieilles choses consacrées par une suite de générations. Des anecdotes toutes parfumées de drôlerie locale, des légendes très anciennes volaient autour de ce clocher avec les hirondelles qui y faisaient leur nid. Elles rendaient Dinant aimable et faisait sourire, dans ce site de pierres et de feuilles, la malice originelle de la race. C’était un monument élevé par le caprice des âges à l’humeur primesautière et frondeuse de la vieille cité : voilà pourquoi on a bien fait de reconstituer ce que l’on a pu du décor d’autrefois.

Sous l’impulsion de son actif et sympathique bourgmestre M, Sasserath, Dinant est maintenant redevenue la ville prospère et commerçante : une cité puise toujours, dans la gloire de son passé, la force et l’espérance. E.CLOSE.

(1) C est le bourgmestre Michel de Saint-Hubert qui eut « le grand honneur de conduire, sur un de ses bateaux, de Dinant à Namur, Son Altesse » dit une relation de l’époque (1717.)

Extrait de « Sambre-et-Meuse » Organe officiel du Cercle des XV 2ème série n°5 Juin 1935

Michel M.E.HUBERT