Génédinant
Groupe d'échange et d'entraide pour la généalogie dans la région dinantaise

Boniface LADURON : HISTOIRE d’UN PETIT GARCON TROUVE A NAMUR QUI DEVINT CITOYEN AMERICAIN

8 octobre 2015 - Henri DE BACKER

Il avait peu d’atouts dans son jeu, ce petit garçon né au cœur de l’hiver dans une Belgique qui se préparait à fêter ses dix-huit ans d’indépendance. Sa maman, trop pauvre ou trop occupée par les soins à donner à d’autres enfants avait fait le choix déchirant d’abandonner cet enfant. Mis au monde à Namur ou dans un village proche, il était écrit pourtant qu’il vivrait, car la bonne fée lui avait fait trois dons : l’amour de sa maman (malgré tout), la présence d’esprit d’un couple de Namurois, et l’efficacité de ce qui s’appellera bien plus tard le Centre Public d’Aide Sociale de Namur.

L’amour d’une mère.

N’est- il pas paradoxal de parler d’amour lorsqu’une mère abandonne son enfant dans la rue ? La lecture de l’acte de naissance daté du 5 janvier 1848 donne à cette question un éclairage intéressant. L’enfant est déposé dans la rue des Fossés Fleuris, quartier populaire et animé du vieux Namur situé à quelques centaines de mètres de l’Hospice St-Gilles où sont pris en charge les enfants trouvés. Aucun signe distinctif susceptible de rendre possible une identification ultérieure n’est mentionné, mais les vêtements portés par le petit garçon doivent lui permettre de résister au froid pendant plusieurs heures. Ils sont décrits comme suit :

" ... ayant sur la tête un bonet (sic) de basin rayé, doublé de même étoffe, un de pur toile blanche doublé de coton blanc, un drap de coton brun et blanc doublé de mérinos noir, un de coton brun et blanc doublé de différents morceaux, un de coton blanc doublé de coton blanc, deux morceaux de coton blanc et une chemise de coton blanc. "

La réaction de l’homme de la rue.

Joseph Bruyère est journalier et habite une maison dans la rue des Fossés Fleuris avec son épouse Catherine Demanet. Vers 19 heures ce mercredi là, lorsqu’ils remarquent l’enfant, ils le ramassent, le réchauffent mais se rendent compte qu’ils ne peuvent pas faire grand chose de plus. Ils connaissent bien l’Hospice St-Gilles et savent que c’est la seule solution pour ce bébé. Le soir même, l’enfant dormira dans un lit et recevra une identité légale.

L’accueil dans la société.

Le couple déclare la naissance à l’état civil de Namur sans attendre le lendemain. L’homme signe, sa femme ne sait écrire. A ce moment de l’année, tous les enfants trouvés reçoivent un nom commençant par la lettre P. L’enfant sans nom s’appellera donc Boniface Pithou. La " Liste des enfants trouvés et abandonnés en pension du 1er janvier 1848 au 31 décembre 1852 " reprend les données suivantes pour la commune de Meux :

Date remise à l’administration des hospices 05/01/1848

Époque présumée de la naissance 05/01/1848

Nom Boniface Pithou

Date du placement en pension 06/01/1848

Nom des nourriciers Max Laduron

Il est à remarquer que Boniface trouve une famille d’accueil dès le lendemain de son abandon. Les documents de l’époque montrent que la ville, confrontée à un nombre considérable de cas similaires, avait mis sur pied un système de placement très efficace. Beaucoup d’enfants mourraient à la naissance ou peu de temps après et il était fréquent que la mère alors se déclare prête à adopter. Souvent, sa demande était accompagnée d’un certificat de son médecin déclarant qu’elle avait beaucoup de lait et qu’elle possédait les qualités morales requises pour se voir confier cette charge. En schématisant, on pourrait dire que la ville organisait la rencontre entre une offre et une demande.

Le 9 janvier 1848, le bourgmestre de Meux certifie que Boniface a été placé chez Maximilien Laduron, habitant de sa commune.

Maximilien Laduron

Maximilien Laduron, le père adoptif de Boniface est journalier (un acte le présente comme aoûteron) tout comme son propre père prénommé Antoine Joseph. Max est né à Meux le 18/08/1805. Il a donc 42 ans lorsqu’il accueille Boniface. Son épouse, Anne Joseph Herbiniat en a 41. Elle lui a déjà donné sept enfants dont deux sont morts en bas âge et la petite dernière n’a que 15 mois. Le couple aura encore deux enfants légitimes après l’adoption.

Le grand voyage

Le 14 avril 1856, Boniface, ses parents et 6 frères et soeurs ( Julie, Louis Joseph, Gérard Joseph, Marie Joseph II, Alexis et Jean-Baptiste) quittent Meux pour le Wisconsin en passant par Québec. Une autre soeur, Marie Antoinette, se mariera en Belgique avec François Jean Joseph Lecocq, puis devenue veuve en 1859, elle émigrera également en 1866 avec trois enfants.

La famille Laduron entre aux États-Unis par Mackinac le 26 juin 1856 et s’installe à Union Township - Wisconsin. Vers 1870, Gérard (devenu Jerry) se marie et emmène avec lui, à Pensaukee, son frère Boniface qui a conservé son nom Pithou. L’acte de mariage de Boniface avec Theresa Lefevre en date du 11/10/1884 le déclare fils de Max et Mary Jane, ce qui lui permettra de transmettre à ses enfants le nom de son père adoptif, mais son acte de décès du 23/04/1939 porte la mention : parents inconnus. Boni et son épouse donneront à l’Amérique quatre garçons et trois filles. Le couple est enterré au cimetière de Brookside.

La vie au Wisconsin

Plusieurs articles de Gloria Olson, une descendante de Maximilien Laduron, publiés sur Internet ainsi qu’un ouvrage sur papier qui sera commercialisé sous peu regorgent d’anecdotes sur la vie des pionniers. En voici quelques exemples :

Un jour que Maximilien était en train de défricher un champ, il décide sur une inspiration soudaine de rentrer chez lui au milieu de la journée. En arrivant à la maison, il voit par la fenêtre que sa femme est liée sur une chaise et qu’un Indien ivre tourne autour d’elle avec son tomahawk à la main. Sans hésiter, Max tire à travers la vitre et tue l’homme.

En 1860, Maximilien achète 40 acres de terre (1 acre = 40,46 ares = 4.046 m2) au prix de 0,5 $ l’acre.

Le 8 octobre 1871, un incendie gigantesque ravage les comtés de Oconto, Brown, et Door. A travers un enchevêtrement de troncs abattus et une fumée épaisse poussée par un vent violent, les colons tentent de rejoindre une zone qui avait été brûlée volontairement le mois précédent pour créer une zone où un incendie ne trouverait pas de quoi s’alimenter. Dans sa fuite, un fermier est bloqué par un arbre tombé sur la route, mais ses chevaux fous de terreur sautent l’obstacle et détruisent son chariot. L’homme, jeté à terre et emmêlé dans les rênes est traîné sur plusieurs kilomètre mais fimit par être recueilli. Gravement brûlé, il survivra à ses blessures.

En guise de conclusion

Les recherches effectuées aux USA par Gloria OIson et à Namur par votre serviteur ont permis en cinq mois de reconstituer le parcours de Boniface. Il aura fallu pas moins de septante e-mails pour mettre en commun nos trouvailles, pour décider qu’un Olivier Laduron né la même année qu’une autre fille de Maximilien n’était pas rattachable, pour envoyer d’un côté à l’autre de l’Atlantique des actes scannés et des fichiers gedcom.
L’enseignement principal de cette aventure est que l’Internet a changé la généalogie. Le généalogiste amateur moyen qui consacrait beaucoup de temps à la recherche et communiquait relativement peu réservait le résultat de ses travaux à sa famille ou, au mieux, à une brochure locale. Maintenant, la joie de la découverte peut être partagée par-dessus les frontières et les océans.


Bibliographie

Jean Ducat, Brabançons au Nouveau Monde Belgian American Heritage 2000

Gloria Olson, Laduron, http://www.rootsweb.com/-usgenweb/wi/oconto.htm

Gloria Olson, Couillard, idem

Gloria Ollson, Ziesmer, idem

Alice Noel Toebaas, The Noel FamiIy from Grand Leez Belgium 1988

Henri De Backer 02 octobre 2001